« Et qu’une fois de plus, sous le soleil de mai, comme l’écrivait le camarade poète Maïakovski : “Femmes rouges toujours plus belles”, pendant que défilaient les cortèges du Bund et des Juifs communistes derrière leurs banderoles en yiddish ».
C’est par ces accents lyriques que Gérard Preszow a tenu à inviter, en cette année 2014, les Juifs progressistes à participer, ici, à la fête du premier mai place Rouppe, là, à une soirée exceptionnelle intitulée « Militer contre son camp ? ». Je vous avoue que l’idée de voir nos amis d’en face se prêter à l’exercice de l’autocritique avait de quoi séduire l’historien du communisme et de l’antisémitisme que je suis.
Les militants de l’UPJB allaient-ils, enfin, se révéler capables de critiquer, même timidement, leur propre camp ? Au-delà de l’amour sincère d’un Gérard Preszow pour la culture yiddish et Maïakovski, comment oublier, en effet, que ce sont les Soviétiques (et non les sionistes) qui assassinèrent, à la suite des nazis, la culture yiddish. C’est Lénine et Trotski qui interdirent le Bund en 1922, Staline qui ordonna en 1943 l’exécution de ses leaders polonais Erlich et Alter, puis, le 12 août 1952, de l’intelligentsia yiddishiste lors de la nuit dite des poètes assassinés, sept ans après la Shoah. Et c’est encore Staline qui poussa notre « camarade poète » au suicide, comme en témoigna le cri désespéré qu’il laissa : « Maman, mes sœurs, mes amis, pardonnez-moi – ce n’est pas la voie (je ne la recommande à personne), mais il n’y a pas d’autre chemin possible pour moi. Lili aime-moi ! ». D’aucuns me reprocheront, sans nul doute, d’insister sur des errements du passé. Certes, mais que dire alors des errements plus contemporains qui voient l’UPJB, sous couvert de critique d’Israël, s’allier à des idéologues musulmans pour le moins suspects. N’y aurait-il pas, ici aussi, matière à autocritique ?
Mon enthousiasme s’est vite brisé au contact de la réalité, dès l’instant où je découvris que l’exercice n’allait concerner que le seul camp sioniste. Curieuse et paradoxale démarche si l’on songe que les Juifs de la Troisième comme de la Quatrième internationale ne se sont jamais reconnus dans le camp d’Israël, mais bien de la Russie, hier stalinienne et aujourd’hui poutinienne. Oui, vous avez bien lu… poutinienne. Pas plus tard qu’en mai dernier, des militants de l’UPJB et non des moindres (MM. Abramowicz, Gotovitch et Staszewski) ont, en effet, appelé à manifester contre « les fascistes-ukrainiens-à-la-solde-de-la-CIA », allant jusqu’à justifier à mi-voix l’occupation (ou plutôt la libération) de la Crimée. Vérité en deçà, mensonge au-delà : tout musulmans qu’ils soient, les Tatars de Crimée, qui furent pourtant déportés dans leur totalité en mai 1944, ne jouissent pas de ce capital de sympathie réservé aux seuls ennemis d’Israël et ce, jusqu’aux islamo-fascistes de Gaza. Pourquoi ? Tout simplement parce que tout marxistes qu’ils soient, les militants de l’UPJB sont finalement condamnés à se définir par rapport à l’Etat d’Israël : « Toutes les autres associations issues de la communauté juive, quelle que soit leur place dans le spectre politique, s’alignent sur la centralité israélienne et disqualifient l’emprise de nos vies diasporiques ici même. Non, la diaspora n’est pas l’exil; la diaspora, c’est la dispersion et son riche fruit de multiples tensions. Non, Israël n’est pas la Mecque du peuple juif ! ».
Si l’on peut accepter l’idée que le sionisme ne fut avant-guerre qu’une option parmi d’autres, comment nier qu’aujourd’hui, à la lumière du génocide nazi, de l’ethnocide soviétique et de l’épuration ethnique arabe, l’Etat d’Israël est devenu bon gré mal gré le cœur de la judaïcité mondiale. C’est Hitler, Staline et Nasser qui expliquent qu’aujourd’hui, près de 60% des Juifs, contre 4% en 1939, se retrouvent regroupés au sein d’un Etat national juif. Qu’on le regrette ou non, Israël est devenu le point de référence des maigres restes du judaïsme diasporique qui, hors New York, ne produit plus rien d’intéressant, hors la guerre idéologique entre… pro et anti-israéliens. Désormais, ce qui unit, en effet, les Juifs du monde entier, c’est bien moins la culture ou la religion que le rapport, le plus souvent hystérique, à Israël. L’obsession antisioniste de l’UPJB l’accrédite jour après jour. C’est le bashing d’Israël qui lui permet tout simplement d’exister en tant que mouvement juif. Si Israël n’existait pas, les Juifs antisionistes se devraient de l’inventer ! En cela, Gilad Atzmon, ce jazziste israélien antisémite (Dominique Vidal va jusqu’à qualifier son dernier ouvrage, préfacé par Jean Bricmont, de « diarrhée nauséabonde »), n’a pas tort de qualifier les intellectuels juifs hostiles à Israël de « juifs antisionistes sionistes » (sic).
En guise de conclusion, permettez-moi de me prêter au jeu de l’autocritique. Critiquer son propre camp (et non son pseudo-camp) n’a rien d’aisé. Il vous expose à l’incompréhension, sinon aux insultes des vôtres. Au CCLJ, nous l’expérimentons semaine après semaine, jour après jour. Il est pourtant de notre devoir de souligner, mieux de dénoncer les errements d’un gouvernement israélien qui, tout démocratique qu’il soit, n’en est pas moins pas suicidaire par sa politique du refus. Personnellement, je n’ai pas été choqué par les propos apparemment scandaleux de John Kerry, le secrétaire d’Etat américain, lorsqu’il évoqua fort justement le risque d’apartheid en cas de non-création d’un Etat palestinien aux côtés d’Israël.
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