La libération d’Auschwitz-Birkenau le 27 janvier 1945 par un détachement de l’armée soviétique marque la fin de cette guerre exterminatrice que l’Allemagne nazie a menée spécifiquement contre le peuple juif. En commémorant cette année le 70e anniversaire de la libération d’Auschwitz-Birkenau, n’oublions jamais qu’en 1945 l’Allemagne nazie n’est pas la seule vaincue. Les Juifs le sont aussi. Car la Shoah, c’est aussi l’anéantissement d’une civilisation juive européenne bimillénaire : les trois « Jérusalem » d’Europe, Amsterdam, Vilna et Salonique ont littéralement été vidés de leurs Juifs.
Démographiquement, c’est une terrible saignée infligée aux Juifs : plus d’un tiers du peuple juif est exterminé, dont un million et demi d’enfants de moins de 14 ans ! Le bilan chiffré de la Shoah oscille entre 5,7 et 6,2 millions de victimes. Si la précision absolue est et sera toujours impossible, les rescapés et leurs descendants peuvent quant à eux citer le nom de chaque parent emporté par cette tragédie. C’est en cela que la Shoah n’est pas une métaphore du mal. C’est une réalité bien tangible à laquelle les Juifs d’Europe ne peuvent échapper.
Qu’ont fait les rescapés de la Shoah après une catastrophe d’une telle ampleur ? Cette question doit être posée aujourd’hui, car les rescapés de la Shoah ont été les témoins de ce que l’Homme peut commettre de pire. Les nazis et leurs complices ont tenté de les rayer de la carte de la terre et les alliés les ont abandonnés à leur triste sort. Quand un individu a subi cette double tragédie, il est difficile pour lui de ne pas se laisser emporter par les idées les plus noires ni de succomber aux desseins les plus destructeurs. Avec ce qu’il leur a été infligé, les rescapés de la Shoah avaient de bonnes raisons pour rendre coup pour coup et mettre l’Europe à feu et à sang. Ils avaient de bonnes raisons de se venger, mais ils ne l’ont pas fait ! Jamais.
Même s’ils portent en eux un traumatisme qu’ils ont parfois transmis aux générations suivantes, les survivants de la Shoah ont fait le choix de la vie. Ils ont reconstruit tout en cherchant à se reconstruire. Non seulement, ils ont eu le courage de reconstruire une vie communautaire juive faite d’écoles, de mouvements de jeunesse, de synagogues, de centres culturels, de journaux, etc., mais ils ont aussi trouvé les ressources pour participer à la reconstruction de sociétés démocratiques plus justes, plus libres et plus belles. La Shoah, cette entreprise industrielle de destruction et de déshumanisation, a infligé une saignée terrible aux Juifs d’Europe, mais elle n’a pas entamé la volonté des survivants de se relever, de croire à nouveau en l’Homme et en l’Europe.
Alors que nous commémorons ce 70e anniversaire, on crie en Europe « Mort aux Juifs » et on joint même le geste à la parole. Cette résurgence de l’antisémitisme inquiète beaucoup les Juifs, même si elle ne les empêche pas de répéter Mir zeinen do (Nous sommes là), ces paroles que chantaient en yiddish les Partisans juifs armés entre 1943 et 1945. Les Juifs sont encore là. Ils veulent continuer de vivre en Europe et jouir de la même tranquillité que leurs concitoyens non juifs, sans placer systématiquement les synagogues, les écoles et les centres communautaires juifs sous protection policière et militaire. Aussi nécessaires soient-elles, ces mesures sécuritaires ne peuvent devenir la norme du quotidien des Juifs européens. L’Europe ne peut donc tolérer qu’on s’en prenne aux Juifs. Il y a des limites à ne pas dépasser. « Au-delà de cette limite, un pays démocratique risque de perdre son âme, et aussi de perdre sa vie », écrivait Raymond Aron en octobre 1980, après l’attentat de la synagogue de la Rue Copernic, à Paris.
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