Malgré les controverses entourant encore aujourd’hui l’interprétation des événements de Mai 68, il existe un noyau de consensus : personne ne nie à l’heure actuelle que les étudiants « contestataires », comme on disait à l’époque, se soient référés à des idéologies dont ce mouvement radicalement anti-autoritaire ne voyait pas le potentiel liberticide. Certes, les communistes d’obédience soviétique étaient très déconsidérés, et la répression du Printemps de Prague en août 1968 n’allait qu’accélérer le mouvement de désenchantement. Mais il y avait la guerre du Vietnam et le manichéisme qu’elle engendrait : l’impérialisme américain, le capitalisme occidental d’une part, la Révolution d’autre part. Cette dernière, si elle ne s’incarnait plus dans une URSS déjà déconsidérée, était maintenant portée par des mouvements apparemment plus purs et plus radicaux : le castrisme cubain, avec sa figure iconique et quasi christique : Che Guevara; la Révolution culturelle chinoise, totalement incomprise en Occident (une horreur fasciste transformée en chromo de la révolte des masses); le Tiers-Monde en général, les « damnés de la terre » célébrés par Fanon (dont le culte de la violence avait été admiré par Sartre). Or, tous ces mouvements sont apparus quelques années plus tard pour ce qu’ils étaient : des révolutions dévoyées, un miroir aux alouettes, des totalitarismes à prétendu visage humain.
J’en fus le témoin : à l’Assemblée libre qui « occupait » le Grand Hall de l’ULB en mai-juin 1968, nous lisions Granma, journal officiel cubain, pour nous informer de ce qui se passait « là-bas ». Il ne nous venait pas à l’esprit que l’information pouvait être complètement biaisée, censurée, pliée aux exigences de la propagande et du mensonge d’Etat. Si quelqu’un était venu en Belgique et ne s’était informé qu’en se référant à des sources gouvernementales, nous l’aurions immédiatement dénoncé – et pourtant, même si elle est par définition orientée, la parole d’un dirigeant démocratiquement élu vaut infiniment plus que celle d’un journaliste aux ordres, répandant la Vérité de l’orthodoxie. Notre aveuglement s’inspirait, si l’on peut dire, de Sartre qui, dans les années 1950, après avoir visité l’URSS (ou du moins le « village Potemkine » de carton-pâte que ses hôtes lui avaient montré), en était revenu enthousiasmé. Certains ont continué longtemps, et absurdement, à soutenir qu’il valait mieux avoir tort avec Sartre que raison avec Aron.
Les références politiques de Mai 68 étaient dramatiquement erronées. Un mouvement d’une telle nature, à Cuba ou en Chine, aurait été brutalement réprimé. Bref, Sartre avait tort : il n’y avait rien à attendre du communisme version gauchiste. Mais -malgré toute l’admiration que nous devons porter à Aron, auteur de La révolution introuvable (ouvrage majeur et justement cruel sur Mai 68)-, il existe ce que j’appellerais un « danger aronien ». Oui, nous sous-estimions la valeur de la démocratie et des droits de l’homme; oui, nous pratiquions l’anti-autoritarisme en parlant le langage du totalitarisme. Mais il serait dommage que nous soyons purement et simplement passés de la post-adolescence romantique et naïvement utopiste au réalisme désenchanté. Sartre encore : « Cette vie lui était donnée pour rien, il n’était rien et cependant il ne changeait plus : il était fait… Il bâilla : il avait fini sa journée, il en avait fini avec sa jeunesse. Déjà des morales éprouvées lui proposaient discrètement leurs services : il y avait l’épicurisme désabusé, l’indulgence souriante, la résignation, l’esprit de sérieux, le stoïcisme, tout ce qui permet de déguster minute par minute, en connaisseur, une vie ratée. Il ôta son veston, il se mit à dénouer sa cravate. Il se répétait en bâillant : « C’est vrai, c’est tout de même vrai : j’ai l’âge de raison » ».
Voici donc le péril « aronien » : que nous soyons devenus de bons démocrates, sérieux, acceptant le statu quo, les inégalités, le cours du monde, le business as usual. Et que nous ayons jeté l’enfant de notre jeunesse romantique avec l’eau du bain totalitaire. Que nous ayons perdu l’étincelle de folie qui faisait la naïveté et la séduction de ce bref moment : quand nous avons cru que le monde pouvait changer. Mon ami Willy Decourty vient d’écrire un beau petit livre sur Mai 68 à Bruxelles. Il dit m’avoir rencontré vers la fin de l’Assemblée libre, quand les grandes réformes de l’université avaient été obtenues, et qu’il ne restait plus que quelques dizaines d’« enragés » pour défendre la continuation de l’occupation. Eh bien, je me fichais pas mal de la réforme universitaire : je rêvais encore aux lendemains qui chantent (1). Je suis désormais vacciné contre les utopies meurtrières. Mais je défends l’idée d’une radicalité démocratique ou d’un réalisme encore « inspiré » par la passion de l’égalité. Vieille lune soixante-huitarde ? Peut-être.
(1) W. Decourty, Bruxelles, le 13 mai 1968, Editions Luc Pire, p.104
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