Mort de Marcel Reich-Ranicki, pape juif de la littérature allemande

Bernard Pivot aurait-il réussi en massacrant tous les livres dont il traitait dans son émission ? On peut en douter. Par contre, cela a été possible en Allemagne ces 30 dernières années. Mais il fallait s’appeler Marcel Reich-Ranicki pour y parvenir.

On l’ignore trop : l’Allemagne est un des trop rares pays du monde où on prend la littérature (et même la poésie) vraiment au sérieux. Y compris dans les médias qui peuvent faire « la une » durant des semaines autour d’un livre controversé.

Une (remarquable) spécificité due en bonne part au critique littéraire Marcel Reich-Ranicki qui vient de mourir ce 18 septembre à 93 ans. Et ce, après une vie aussi extraordinaire que son tempérament, l’un découlant au demeurant de l’autre.

M. Reich-Ranicki nait en 1920 en Pologne, d’un père polonais et d’une mère allemande, tous deux juifs. En 1929, la famille s’installe à Berlin et le jeune Marcel tombe littéralement en amour pour l’Allemagne, ce « pays de culture ».

Mauvaise pioche, comme on le sait : en 1938, les nazis les expulsent en Pologne : « étrangers indésirables sur le territoire du Reich». Avant d’envahir le pays. En novembre 1940, M.  Reich-Ranicki est enfermé dans le ghetto de Varsovie.

Après avoir survécu comme traducteur, il parvient à s’enfuir en 1943 avec sa future épouse (ils resteront mariés jusqu’à la mort de celle-ci en 2011). Mais toute sa famille est assassinée à Treblinka.

Après la guerre, Reich-Ranicki devient membre du parti communiste polonais et en 1948, il est envoyé comme « diplomate » à Londres. En réalité, comme il l’avouera dans sa biographie*, il y espionne pour les services secrets de Varsovie…

Mais, en 1949, il est victime d’une des « purges » du régime : rappelé en Pologne, il est exclu du parti et se recycle comme critique littéraire dans de petites revues. Jusqu’en 1958, lorsqu’après une nouvelle vague d’antisémitisme, il décide de quitter le pays.

Il songe alors à s’installer en Israël mais, expliquera-t-il plus tard, «  Je voulais retrouver  la culture allemande. C’est l’histoire de ma vie, le désir de littérature allemande, la quête de la littérature allemande. »

Il débarque donc en Allemagne de l’Ouest et devient critique littéraire dans l’hebdomadaire Die Zeit où il se fait vite remarquer par la virulence de ses jugements. Sa carrière est lancée : en 1973, il est engagé par le prestigieux quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung

Il en dirige les pages littéraires jusqu’en 1988, lorsqu’il devient une vedette de la télévision en présentant son émission littéraire « Das literarische Quartett » (Le Quartet littéraire ») sur la ZDF, une des chaînes du service public.

A moitié allemand, à moitié polonais et 100 % juif 

Le succès est immédiat : les jugements cruels de Reich-Ranicki, ses échanges virulents avec ses invités changent du ton compassé coutumier dans ce genre d’exercice. Un show tout à fait volontaire, comme il l’explique dans sa biographie :

 «L’émission est aussi regardée par le marchand de légumes du coin. La dispute l’amuse, éveille son intérêt pour des livres qu’il ira ensuite peut-être acheter.». De fait, se trouver dans  les cinq ouvrages sélectionné chaque semaine « booste » quasi à coup sû , les tirages.

Mais son ton ne lui vaut pas que des amis. Les intellectuels  allemands goûtent peu ses phrases à l’emporte-pièce  comme « « Les écrivains ne s’y connaissent pas plus en littérature que les oiseaux en ornithologie » ou qu’il compare son travail à « l’enlèvement des ordures »

Certes, ils reconnaissant son amour et sa connaissance de la littérature allemande mais il y a la manière. Ou plutôt ses manières. Lorsqu’en 1993, l’hebdomadaire Der Spiegel lui consacre un dossier, sa couverture représente Reich-Ranicki en chien à tête d’homme dévorant un livre.

Si le journal le nomme « Le Seigneur des livres », il l’appelle aussi « Le dépeceur » (Der Verreisser). Une image que reprendra Peter Handke qui le traite de « chien horrible ». D’autres auteurs l’appellent « le démolisseur » ou « un hybride de clown et de procureur »

Pas de quoi émouvoir  Reich-Ranicki qui explique benoîtement : «Un critique influent a forcément beaucoup d’ennemis». Deux écrivains (au moins) ont tué dans leurs livres un personnage qui lui ressemblent dont, en 2002, le très controversé Martin Walser.

S’en suit une longue et houleuse polémique entre le critique et l’auteur, accusé de propos antisémites. Mais l’ennemi préféré de Reich-Ranicki reste un des écrivains les plus connus d’Allemagne : Gunther Grass.

En fait, les deux hommes se connaissent depuis les années 50 et, entre deux affrontements sans pitié, s’apprécient assez. Ainsi en 1995, le critique autorise-t-il un photomontage le montrant déchirant à pleines mains le dernier livre de Grass.

« Procès politique », s’indignent les amis du futur prix Nobel (1999) à propos de ce roman « Toute une vie », qui raconte la difficile réunification de l’Allemagne. « Foutaises, réplique l’autre : « Mes arguments sont avant tout littéraires. Le livre est misérable. Ennuyeux et idiot.»

IL n’empêche que l’appartement de Reich- Ranicki était décorés d’autoportraits de Grass et que c’est avec lui qu’il a ce dialogue : Grass : Etes-vous allemand, ou polonais, ou quoi ? Reich-Ranicki : A moitié allemand, à moitié polonais et 100 % juif »

Juif, il l’était assurément… à sa façon. Pas religieuse : « Je vis sans Dieu » expliquait celui qui avait perdu la foi à 15 ans. Pas vraiment sioniste, bien qu’il entretint de bons rapports avec l’Etat d’Israël**. En fait, sa judaïté passait surtout par son hyper-sensibilité à l’antisémitisme

La plus petite remarque, le moindre propos, réels ou imaginaires, mettaient à vif cet amoureux fou d’un pays qui l’avait pourtant tellement fait souffrir… Tel fut Marcel Reich-Ranicki, que beaucoup surnommaient : « le pape juif de la littérature allemande ».   

* M. Reich-Ranicki : Ma vie.  Ed. Grasset. 1999

** En 2006, l’université de Tel Aviv lui décerna le titre de « Docteur de philosophie honoris causa » et ouvrit une chaire de littérature allemande à son nom 

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