Le 11 septembre 2001 a pour beaucoup été un déclic. Il a donné naissance chez nous à l’asbl « Dakira ». Quand quatre jeunes femmes d’origine musulmane, nées en Europe, prennent conscience de l’utilisation du texte coranique à des fins barbares. Rencontre avec Myriem Amrani, militante dans l’âme et présidente de l’association.
« Les gens exigent la liberté d’expression pour compenser la liberté de penser qu’ils utilisent rarement », la citation (Sören Kierkegaard), elle l’a reprise sur son profil Facebook, et ce n’est pas un hasard. Myriem Amrani est plutôt de celles qui pensent. Effarée par l’attaque des deux tours jumelles il y a tout juste dix ans, elle rassemble quelques amies, élevées comme elle dans la culture musulmane, « sans pour autant maîtriser l’exégèse des textes ni l’histoire de cette tradition islamique instrumentalisée par d’aucuns pour justifier le pire ». A quatre, elles programment des rencontres mensuelles avec Mohammed El Baroudi, exilé politiquemarocain à Bruxelles, aujourd’hui décédé, enseignant en histoire de la civilisation islamique et laïque convaincu, qui leur permet d’approfondir leurs connaissances. L’asbl Dakira, la « mémoire », naît en 2006. « Mais on est loin d’une mémoire figée ou nostalgique d’un âge d’or de la civilisation musulmane, ce serait plutôt l’idée de voir d’où on vient pour savoir où on va », souligne Myriem Amrani. « La connaissance de son passé permet de s’ouvrirdavantage à la connaissance de l’autre, à son histoire. Et l’enjeu du vivre-ensemble nous parait essentiel ».
Née en France, de mère d’origine algérienne et de père d’origine marocaine, arrivée en Belgique à l’âge de 14 ans, Myriem Amrani a grandi à Forest et a étudié les sciences politiques à l’ULB. « J’ai toujours été très impliquée dans la vie associative, cela date des émeutes de Forest en mai 1991…», affirme celle qui s’engagera à la Maison des Jeunes de Forest, au Cercle des étudiants arabo-européen de l’ULB et au MRAX, avant de créer sa propre asbl. « Un nouvel espace charnière entre le monde académique et le terrain, un espace de réflexions, porteur de projets et de rencontres entre des publics qui ne sont justement pas amenés à se rencontrer », comme elle la définit.
Association laïque et pluraliste, Dakira propose depuis cinq ans un « Séminaire de sensibilisation à l’islam dans une perspective critico-historique et socio-politique », en collaboration avec le Centre d’Etudes de la coopération internationale et du développement (CECID) de l’ULB, et sous la direction pédagogique de Leïla El Bachiri, auteur d’une thèse sur les discours islamiques fondamentalistes sur la femme à Bruxelles. « Nous nous sommes rencontrées au Maroc, où nous avions été invitées comme intervenantes dans un colloque sur le féminisme, pour soutenir la réforme du Code de la Famille », raconte cette dernière. « Nous avons alors imaginé ce séminaire sur la question de l’islam, déplacée de la sphère théologique à la sphère scientifique. Pour parler de l’islam et pas au nom de l’islam. Nous ne sommes pas dans la diabolisation ou l’angélisation, nous abordons l’islam comme un fait social et religieux, selon les points de vue historique, anthropologique, linguistique, politique. Les intervenants de notre séminaire (Rachid Benzine, Mohamed Arkoun, Leïla Babès…) sont choisis selon leur approche scientifique ».
Un régime d’évidence
Les deux femmes entendent se positionner comme des sujets libres, non déterminés par leur famille ou leur culture, afin de pouvoir choisir leur mode de pensée en connaissance de cause. Myriem Amrani regrette profondément « le phénomène d’assignation » de la société actuelle à une certaine identité « qui fait que le champ des possibles se voit restreint. Une identité se construit sur base des choix que nous pouvons faire, en tant qu’acteurs de nos vies », insiste-t-elle. « Pourquoi ne me sollicite-t-on que pour parlerde mes origines ? ».
Aujourd’hui présidente de la Mission locale de Forest et coordinatrice du programme de cohésion sociale à la Mission locale de Saint-Gilles, Myriem Amrani confie avoir souffert du« choc de l’interculturalité ».« C’était en entrant à l’université, je n’avais jamais vu autant de têtes blondes au mètre carré », se souvient-elle. « Dans les écoles à discrimination positive que j’avais fréquentées, j’étais parmi les 99,9% de jeunes d’origine étrangère. Un régime d’évidence, où la rencontre de l’autre n’existe pas, où la probabilité d’accéder à l’université est infime et où la jeunesse devient une clientèle importante des acteurs religieux ».
Vulgariser les recherches universitaires relatives au fait islamique pour les rendre accessibles aux jeunes est un des objectifsde Dakira. « Au-delà de l’appartenance, nous vivons à Bruxelles, et la jeunesse descendant de la tradition musulmane n’a pas forcément les clés pour analyser le fait religieux », relève Myriem Amrani. « Nous ne sommes pas là pour promouvoir un islam des Lumières contre un islam obscurantiste, nous ne recherchons pas une quelconque représentativité. Nous voulons interroger, susciter l’esprit critique, sans relent idéologique. En cela, notre démarche pourrait s’appliquer à toutes les religions… ».
Dakira asbl : dakiraasbl@hotmail.com
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