Nadia Geerts : ‘La neutralité n’est pas neutre’

Nadia Geerts assure à la Haute école de Bruxelles la formation à la neutralité imposée à tous les futurs enseignants. Elle vient de publier La neutralité n’est pas neutre (éd. La Muette) où elle expose la difficulté de dispenser cette formation dans un pays où la laïcité n’est pas inscrite dans la constitution. Elle présentera ce livre au CCLJ le vendredi 9 novembre 2012 à 20h30.

Les décrets sur la neutralité de l’enseignement en Communauté française permettent-ils aux enseignants de faire face à l’immixtion du religieux dans les écoles ?

Ces décrets ne posent que des balises sans pour autant résoudre toutes les situations concrètes. Il reste donc toute une marge floue laissée à la subjectivité de l’enseignant. Le problème se pose en réalité avec les élèves lorsqu’ils affichent leurs convictions religieuses. Cela nécessite alors une réaction de la part de l’enseignant. Certains enseignants vont par exemple accepter qu’une élève musulmane puisse revêtir une tenue de natation « islamique », alors que d’autres enseignants seront plus mal à l’aise avec ce type de situations et refuseront. On voit bien que tout dépend de la représentation que l’enseignant se fait de ce qui est acceptable dans la sphère scolaire, essentiellement parce que le décret ne dit pas comment on traduit sur le terrain scolaire l’égalité de tous les élèves. Doivent-ils être tous soumis aux mêmes règles sans se préoccuper de leurs convictions ou un traitement différencié peut-il être introduit au nom même de l’égalité ?

Est-ce une garantie suffisante de considérer, comme le décret, que les droits de l’homme constituent le socle de la neutralité ?

Non, car on ne peut pas ignorer que la liberté religieuse fait partie des droits de l’homme. Certains estiment donc qu’on la viole si on empêche les élèves de pratiquer leur religion au sein de l’école. Ils considèrent alors que la liberté religieuse est un droit-créance : il oblige l’Etat à mettre en place des aménagements pour que les pratiquants puissent exercer leur culte. Pour ma part, il suffit que l’Etat n’entrave pas le libre exercice du culte. On lui demande seulement de s’abstenir d’intervenir et d’imposer aux citoyens un certain type de croyance. Dans cette perspective, les écoles officielles ne doivent pas servir des menus hallal ou casher dans leurs cantines. En revanche, elles ne peuvent contraindre les élèves à manger tel ou tel aliment. Malheureusement, la liberté religieuse est de plus en plus considérée comme un droit-créance.

Quels sont les problèmes concrets auxquels les enseignants sont le plus souvent confrontés en matière de neutralité ?

En maternelle et en primaire, ces problèmes interviennent surtout dans l’organisation de la vie de la classe : les participations aux voyages scolaires, la nourriture lors des sorties scolaires. Dans un autre registre, l’enseignant peut être interpellé sur ses convictions religieuses. Dans l’enseignement secondaire, le contenu des cours peut être contesté ou des élèves peuvent même refuser d’apprendre certaines matières. Ainsi, des élèves musulmans refusent de suivre une leçon d’économie sur le prêt à intérêt au motif qu’il est contraire à l’islam. Aucune distinction n’est faite entre le croire et le savoir. Or, on ne leur demande pas de marquer leur adhésion au prêt à intérêt, mais de comprendre son fonctionnement parce que cela fait partie des compétences à acquérir en section économique. 

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