N’oublions jamais qu’entre 1880 et 1914, plus de trois millions de Juifs ont fui les discriminations, les persécutions et les pogroms de l’Empire russe pour s’installer en Amérique du Nord, en Europe occidentale, en Argentine, etc. L’Empire tsariste n’était-il pas la « prison des peuples » où les Juifs étaient cantonnés dans une « zone de résidence » située tout le long des marches occidentales de la Russie ? Quand on sait que Vladimir Poutine voue une admiration sans bornes au Tsar Nicolas Ier, un esprit étroit engoncé dans l’orthodoxie, le militarisme et l’antisémitisme, et qu’il se nourrit d’une idéologie ultra-nationaliste dont l’objectif est de restaurer la puissance perdue de la Russie en se démarquant de la démocratie et des droits de l’homme jugés décadents et superflus, on s’interroge sur une éventuelle arrivée des Juifs d’Europe en Russie.
La période soviétique n’a pas non plus offert aux Juifs des lendemains qui chantent. En guise d’avenir radieux de la patrie du socialisme, les Juifs ont dû subir différentes campagnes antisémites conçues et mises en œuvre par les nouveaux maîtres du Kremlin. C’est évidemment sous Staline que l’antisémitisme est le plus virulent, même s’il se dissimule derrière des campagnes contre le « cosmopolitisme », le « nationalisme bourgeois » ou le « sionisme international ». Dans ce contexte de terreur d’Etat, l’émigration s’impose à nouveau comme la seule option. Entre 1968 et 1989, quelque 300.000 Juifs quittent l’Union soviétique et entre 1989 et 2002, près d’un million de Juifs russes émigrent. Nul ne peut affirmer avec certitude le rôle joué dans la répression des refuzniks par Vladimir Poutine en tant qu’officier du KGB de Leningrad spécialisé dans la lutte contre les dissidents et autres « éléments anti-soviétiques », mais il ne cache pas sa nostalgie pour cette période pendant laquelle la terreur régnait en Russie.
Depuis leur rencontre avec la modernité, les Juifs n’ont cessé de regarder le monde d’un œil critique pour contribuer ainsi à la vie intellectuelle, culturelle et démocratique de l’Occident et de l’Europe. Entre la démocratie et les Juifs, c’est une longue histoire d’amour. Il est donc inimaginable de voir les Juifs d’Europe devenir les petits protégés de Vladimir Poutine, un autocrate populiste muselant les médias indépendants, ne supportant pas les valeurs et les mœurs occidentales, et jouant sur les peurs ancestrales en désignant tout opposant à sa politique comme un traître à la Russie ou comme une cinquième colonne de l’OTAN.
Au lieu de poser fièrement aux côtés du Président russe, les représentants du Congrès juif européen feraient mieux de décliner l’invitation faite par Vladimir Poutine et laisser à Marine Le Pen et à d’autres personnalités de l’extrême droite européenne le soin d’accourir au Kremlin auprès de l’homme qu’elles considèrent comme le sauveur de l’Europe blanche et chrétienne.
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