Le 18 janvier 2016, à l’âge de 91 ans, décédait Léonora Rozen-Muller. Avec elle, une image de la Pologne que beaucoup, y compris parmi les Juifs polonais, refusent de voir : celle de ces Polonais qui ont sauvé des Juifs pendant la guerre. Une réalité qui n’efface en rien celle d’une Pologne fortement antisémite, mais qui mérite d’être mise en lumière, comme nous le raconte après elle sa fille, Claire Rozen.
« Pour la plupart des Juifs, la Pologne correspond à l’enfer de l’antisémitisme », relève Claire Rozen. « Ma mère a pourtant un tout autre vécu… ».
Léonora Muller, Charlap du côté de sa mère, est née le 27 octobre 1924 à Grodno, en Pologne. Elevée dans une famille juive bien intégrée, parlant couramment le polonais, elle poursuit sa scolarité dans une école polonaise. « Sans être croyante, la famille de ma mère était profondément juive et célébrait toutes les fêtes, avec la traditionnelle carpe dans la baignoire à Pessah ! », sourit Claire Rozen, qui confie avoir été élevée dans l’amour de la Pologne, de son histoire, de sa littérature, « sans pour autant occulter la part sombre de son passé ».
Le parcourt du père de Nora l’illustre à sa manière. Après avoir suivi des études de droit à l’Université Jagelonne de Cracovie, haut magistrat à la Cour d’appel de Varsovie, Oscar Muller sera presque contraint de refuser une place de procureur de la République. « On lui a proposé cette place à condition qu’il renie son judaïsme », explique Claire Rozen. « Il a refusé et s’est vu rétrogradé. Après avoir déménagé à Lublin, il revient s’installer à Varsovie où il exerce comme avocat ». Il mourra quelques mois avant l’invasion nazie en Pologne, après avoir servi dans l’armée austro-hongroise en 14-18, puis aux côtés de Pilsudski, pour l’indépendance de la Pologne.
L’histoire du reste de la famille demeure tout aussi exceptionnelle. La mère de Nora, Sarah Charlap, a suivi des études de biologie à Cracovie. Sa tante a, elle, fait des études de piano à Vienne. C’est avec ces deux femmes, en plus de sa grand-mère, que Nora, fille unique, se trouve à Varsovie lorsque la guerre éclate. Grâce à de faux-papiers fournis
par des amis polonais d’Oscar Muller, elles seront cachées et échapperont à l’enfermement dans le ghetto. Elles seront notamment protégées par Martha et Stefan Koper, un couple polonais qui accueillera jusque 13 personnes chez lui dans le quartier Praga de Varsovie. Arrêtées sur dénonciation et promises à être livrées à la Gestapo, Nora et sa mère seront libérées par la résistance polonaise. « Ma mère a poursuivi ses études d’humanité dans la clandestinité », souligne Claire Rozen. « La directrice savait qu’elle était juive, mais l’a protégée. Elle a ainsi obtenu son baccalauréat en 1944 ». Nora échappera une nouvelle fois à la déportation, réussissant à se sauver de justesse lors d’un défilé de prisonniers, grâce à l’aide d’une passante qui la cachera sous son cabas. Sa mère aura malheureusement moins de chance. Déportée lors du soulèvement de Varsovie dans un camp destiné à la population civile, elle reviendra atteinte du typhus et n’en survivra pas. Elle sera enterrée au cimetière juif de Varsovie.
Un optimisme à toute épreuve
Restée avec sa grand-mère et sa tante, Nora traverse ensuite toute l’Europe pour rejoindre Paris et fuir le désastre communiste. Sa grand-mère part rejoindre un de ses fils au Canada, tandis que Nora s’inscrit à la Sorbonne où elle obtient un diplôme de psychologie en 1947. Pour gagner sa vie, bien que soutenue financièrement par sa famille installée en Palestine, au Mexique et à Paris, elle donne cours à des étudiants français.
C’est dans un camp de jeunesse pour les réfugiés juifs que Nora rencontre celui qui deviendra son mari, Jacques Rozen, lui-même sauvé par des Justes en Belgique, et qu’elle rejoindra à Bruxelles. Le couple marié en 1948 donnera naissance quatre ans plus tard à des jumeaux, Claire et Serge, l’actuel président du CCOJB. Nora travaillera comme psychologue dans une société de recrutement, puis fondera son propre cabinet de sélection et de recrutement au service des entreprises. Elle monte les premiers staffs des sociétés américaines qui commencent à s’établir en Belgique. Directeur Benelux dans l’édition médicale, Jacques Rozen décède en 2008, Nora, le 18 janvier 2016.
C’est d’un destin peu banal dont se souvient Claire en évoquant sa mère : « C’était une femme extraordinaire, ouverte aux autres et curieuse de tout. Elle nous a transmis cette curiosité, son goût de l’étude, du savoir, et sa volonté d’indépendance », confie-t-elle. « Son histoire, son expérience lui ont toujours fait rechercher le côté positif des choses. C’est pour cet optimisme et son sourire à la vie que tout le monde l’adorait. Avec une exigence envers elle-même, notamment dans son amour pour la langue française qu’elle maniait impeccablement, malgré son irrésistible accent. Elle nous racontait sa Pologne et s’insurgeait pour défendre son image, auprès de ses amis et des plus jeunes. On oublie souvent l’histoire des Polonais face aux Allemands. Il n’y a pas eu de collaboration semblable à celle de nos pays. La Pologne a aussi été le premier pays à octroyer la citoyenneté aux Juifs, avec une gestion autonome de leur communauté. Mais cette Pologne-là, beaucoup refusent toujours de l’entendre ».
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