Bien que la liste combinée Likoud-Beitenou ait remporté le plus de sièges, Israël n’a pas viré massivement à droite. Le succès du parti centriste de Yaïr Lapid explique aussi l’importance que les Israéliens accordent aux problèmes socio-économiques. Pour les résoudre, ils n’ont pas besoin d’un général bardé de décorations.
Les élections législatives du 22 janvier ont ébranlé trois présupposés fondamentaux de la vie politique israélienne. Et d’abord celui-ci : en raison de tendances démographiques et idéologiques lourdes, Israël s’est massivement et définitivement déporté vers la droite, en vertu de quoi le Likoud est appelé à gouverner jusqu’à la fin des temps. Or, il s’avère que c’est bien plus compliqué que cela. Certes, la liste combinée Likoud-Beitenou est sortie première du scrutin, avec 31 sièges, mais elle en a perdu 12 par rapport à la précédente législature. Surtout, tout divisé qu’il fût en chapelles ennemies dirigées par des chefs égocentrés, le bloc de centre-gauche a fait jeu égal avec le bloc des droites. Uni, il aurait pu emporter la partie. La prédominance du Likoud et de son chef était donc due à la nullité de leurs adversaires plutôt qu’à leurs propres mérites.
Deuxième présupposé mis à mal : forts de leur démographie galopante et de leur position incontournable sur l’échiquier politique, les religieux vont continuer à dicter ledit ordre du jour national. C’était aller vite en besogne. D’abord, les « religieux » ne forment pas un bloc homogène. Côté nationaliste, si Naftali Bennett a réussi à ressusciter l’antique Parti national-religieux, son Bayit Yehoudi n’a obtenu que 12 sièges. Côté ultra-orthodoxe, Shass et Yahadout Hatorah conservent leurs mandats, sans plus. Et, dans la prochaine coalition, ils risquent de se retrouver dans l’opposition, ou du moins leur capacité de chantage se verra-t-elle largement amoindrie.
Lapid, champion des classes moyennes
Troisième présupposé : en Israël, seul de toutes les démocraties libérales, les élections se décident sur la question de la sécurité. Malgré le matraquage publicitaire de Netanyahou –« Un Premierministre fort pour un Israël fort »-, ce ne fut pas le cas cette fois-ci. C’est le socio-économique qui a déterminé au premier chef le choix des électeurs. Le succès étonnant de Yaïr Lapid, surgi des écrans de télévision pour se hisser à la tête d’un parti créé de toutes pièces à la deuxième place du palmarès national, ne s’explique pas autrement. Accessoirement, Lapid a montré qu’on pouvait réussir sans orner sa liste du nom d’un général prestigieux – preuve de plus de la soif de normalité d’une opinion lasse de l’état de guerre permanent. « Normalité » fut d’ailleurs l’un des mots clés de la campagne de ce champion autoproclamé des classes moyennes.
Et maintenant ? Au-delà des spéculations sur la configuration de la coalition, dont nous reparlerons en temps voulu, deux problèmes restent entiers. La question palestinienne, d’abord, l’alpha et l’omega de notre existence au Proche-Orient. Or, seule des « grands » candidats, Tzipi Livni en a fait l’axe de la campagne. Est-ce pour cela que son nouveau parti, Hatnouah, n’a récolté que six maigres mandats ? Difficile à dire, tant ses conditions de départ étaient peu propices : retour tardif sur la scène politique, liste assemblée à la hâte, gros problème de crédibilité après un passage décevant aux affaires… A l’inverse, Shelly Yachimovich, qui a soigneusement évité d’aborder l’occupation pour ne faire que dans le « social », n’a pu obtenir pour son Parti travailliste que 15 sièges, très en-dessous de ses espérances. Ce choix lui a sans doute coûté des voix : aux yeux de nombre de ses partisans, un Parti travailliste qui ne prend pas résolument la tête du camp de la paix n’a pas grand sens politique.
Reste aussi le problème de l’alternance démocratique. Le centre, éclaté et volatile, a toujours eu une existence éphémère. Quant à la gauche, elle est encore dans les limbes. Si le Meretz, seul parti de la gauche sioniste et qui s’affirme comme tel, a doublé sa représentation, il n’en demeure pas moins une petite formation de six sièges. Le Parti travailliste, lui, a entamé sa rénovation, mais sa présidente refuse jusqu’à la qualification de « gauche ». Et les partis arabes sont, comme toujours, hors jeu.
En fait, la gauche ne s’est jamais relevée de l’épuisement du sionisme séculier, de la violence insensée de la deuxième intifada, de l’échec du « processus de paix » qui était tout son programme, de la trahison d’Ehoud Barak enfin, fossoyeur du Parti travailliste et feuille de vigne de Netanyahou au sein du gouvernement le plus droitier de l’histoire du pays.
On est désormais en droit d’estimer que, à l’instar du Parti travailliste dans la foulée de la guerre du Kippour, le Likoud a entamé son déclin historique. C’est la bonne nouvelle de ces élections. Reconstruire une véritable gauche, conséquente, sûre d’elle-même et prête à assurer la relève, est dorénavant la tâche la plus urgente.
]]>