En liant systématiquement l’identité nationale à la question de l’immigration, le gouvernement français pose ce débat dans des termes susceptibles de stigmatiser les étrangers et les Français d’origine étrangère. On voit en effet des personnalités et des mouvements d’extrême droite en profiter pour réaffirmer leurs vieilles obsessions nationalistes. Ils fixent la barre de l’appartenance à la nation française si haut qu’elle en devient inaccessible. Les exigences qu’ils formulent sont curieusement contradictoires. Pour l’extrême droite française, les Juifs, les Arabes, les noirs… doivent donner constamment des gages énormes d’assimilation à la nation française. Mais dès lors qu’ils le font, on leur reproche que c’en est trop et qu’ils souillent le patrimoine national. Comme s’ils dénaturaient l’identité nationale. Au cours de ces débats, on entend souvent des propos insultants similaires aux diatribes antisémites de Michel Droit, journaliste au Figaro Magazine, à l’encontre de Serge Gainsbourg lorsqu’il a interprété en 1979 la Marseillaise sur des rythmes reggae. Aujourd’hui, des artistes et des écrivains français d’origine étrangère manient la langue française aussi bien que Serge Gainsbourg et souvent mieux que n’importe quel « Français de souche », et fréquemment il se trouve quelqu’un pour leur rappeler que leur identité française est douteuse ou pas suffisamment ancrée dans le terroir.
Par le plus grand des hasards, le débat sur l’identité nationale a été lancé un mois avant le décès de Doris Bensimon le 16 décembre 2009. Avec sa silhouette frêle, sa voix bienveillante et son sourire coquin, cette sociologue française née à Vienne en 1924 a poursuivi inlassablement ses recherches sur le judaïsme contemporain. Ses travaux portaient plus sur les Juifs que sur le judaïsme. Elle a également joué un rôle considérable dans l’élaboration et la diffusion d’une identité juive laïque lorsqu’elle présidait à Paris Liberté du Judaïsme. A la tête de cette association, Doris Bensimon a prouvé que l’identité juive se conjugue au pluriel et se vit sur le mode de la liberté. Cette grande universitaire n’aurait sans aucun doute pas aimé le débat actuel. Dans son autobiographie, elle donne un éclairage dont ses initiateurs devraient s’inspirer pour rapidement y mettre fin : « De mes expériences vécues, je n’oublie pas que j’ai été une immigrée arrivée en France à la pire époque de son histoire. Je ne supporte pas la xénophobie et le racisme, l’expulsion des immigrés, qu’ils soient blancs ou noirs. Comme tout être humain, j’ai des identités plurielles. Je suis une femme, mais ce n’est pas un choix. Je suis française et je me battrai toujours pour la démocratie. Je suis juive et j’assume ma judéité. Je suis sociologue et la retraite ne change rien en mon attachement à cette discipline ». Ce court extrait résume parfaitement la situation dans laquelle nous, Juifs de Belgique, vivons et exprimons nos identités multiples.
L’humanisme et le sens inébranlable de la solidarité manifestés dans les engagements de Doris Bensimon se situent bien loin du discours populiste du Parti populaire (PP), nouveau venu sur la scène politique belge. Il faut évidemment lui laisser le bénéfice du doute tant qu’il s’en tient à ce qu’il qualifie de « politique de droite décomplexée ». Ses dirigeants ont toutefois placé leur curseur juste devant la zone noire de l’extrême droite. Mais dans cette zone grise, on n’est jamais à l’abri d’un dérapage, qui s’est d’ailleurs déjà produit. Dans les déclarations de Mischaël Modrikamen, coprésident du PP, les immigrés et les Belges d’origine marocaine occupent curieusement une place disproportionnée. Au nom du parler vrai, les « Belgo-Marocains » sont systématiquement associés à la délinquance. Considérant que « très peu sont belges à part entière » et que certains d’entre eux ont un « problème culturel d’autorité », Mischaël Modrikamen propose de les envoyer « suivre des stages au Maroc pour leur réapprendre le respect de l’autorité » ! Tout cela doit avoir une
résonance insupportable pour les Juifs de Belgique dont les parents ou les grands-parents sont des immigrés à qui on adressait les mêmes reproches et pour qui on préconisait des mesures identiques.