Dans l’article intitulé Récupération communautaire?, publié en décembre 2006 par la revue Politique (n°47), l’historien Pieter Lagrou revient sur les mérites qu’il attribue aux propositions du rapport Transit Mechelen formulées par la commission scientifique chargée d’étudier le projet d’extension du Musée juif de la déportation de Malines, rapport rejeté par le gouvernement flamand. Pieter Lagrou estime qu’en s’engageant sur la thématique de l’immigration et de l’exclusion comme le prévoit le rapport Transit Mechelen, le musée aurait pu offrir un récit ouvert qui permet au public très divers de s’identifier et de reconnaître dans le monde des années 1930 et 1940 certains aspects du monde qu’il habite. Il oppose alors cette conception à celle de la spécificité juive du génocide, défendue par les responsables actuels du Musée de Malines, qu’il qualifie de passéiste et communautaire. En effet, une histoire hermétique, qui se déroule entre des bornes chronologiques très strictes et qui met exclusivement l’accent sur la spécificité juive, peut produire un effet tout à fait rassurant. Il s’agit d’une histoire ancienne, particulièrement atroce certes, mais sans aucune mesure avec les sociétés européennes d’aujourd’hui. C’est une représentation qui provoque aussi des rejets, par exemple lors des visites scolaires de classes comptant des élèves issus de l’immigration musulmane.
Quel mépris, à la fois à l’égard des Juifs attachés à la singularité de la Shoa qu’il critique virulemment, mais aussi à l’égard des jeunes musulmans de Belgique qui, selon Pieter Lagrou, ne peuvent qu’être sourds à la simple évocation du processus d’extermination des Juifs d’Europe. Pour que cette histoire leur soit audible, il faut leur parler de tout sauf de celle-ci. L’expérience que mène le Cclj démontre admirablement que Pieter Lagrou fait fausse route, et que la singularité de la Shoa ne constitue en rien un obstacle à l’enseignement de cette tragédie à des chrétiens et à des musulmans. Depuis 2002, le Cclj a accueilli des milliers d’élèves d’écoles secondaires pour les sensibiliser à la problématique des génocides des Arméniens, des Juifs et des Tutsi dans le cadre du projet inter-écoles d’éducation à la tolérance La haine je dis non!. En abordant ces trois génocides dans leur singularité, l’équipe de formateurs et d’historiens participant à ce projet abordent des problématiques actuelles comme le racisme, la xénophobie, les discriminations, les droits de l’Homme… Et contrairement à ce que Pieter Lagrou prétend, les nombreux élèves issus de l’immigration musulmane que nous accueillons lors de ces journées sont très participatifs : ils veulent comprendre et posent beaucoup de questions. C’est vrai, parfois ils sont maladroits et n’utilisent pas les termes les plus appropriés, mais ces maladresses se manifestent également quand sont abordés les génocides des Tutsi et des Arménien ainsi que des questions liées aux discriminations. Des survivants d’Auschwitz-Birkenau, des enfants cachés, des rescapés tutsi et des descendants de victimes du génocide des Arméniens témoignent auprès de ces jeunes de leur expérience. Ils ne manquent aucune occasion de leur rappeler le racisme, les discriminations et les exodes qu’ils ont subis.
Non, les Juifs ne s’opposent ni à la contextualisation ni à l’approche comparatiste de la Shoa. En revanche, ils ont du mal à accepter des réquisitoires sans fondement qui remettent en cause la spécificité de la Shoa et qui préjugent de leur hostilité à l’égard des musulmans qu’ils partageraient avec les nostalgiques de leurs bourreaux : le Vlaams Belang.