Nous sommes tous des Juifs allemands criaient-ils

Lorsque le cimetière juif de Carpentras a été profané par des Skinheads le 9 mai 1990, une véritable mobilisation des consciences s’est opérée en France. Dans les quatre jours qui ont suivi cet acte odieux, des centaines de milliers de personnes ont manifesté dans les rues de Paris pour dénoncer l’antisémitisme. Fait exceptionnel, le président de la République, François Mitterrand s’est joint à cette manifestation. Les Juifs de France ont pu à cet instant déclarer sans peine : Nous ne sommes pas seuls, la France entière est avec nous. Quelque dix ans plus tard, alors qu’on assiste à une résurgence incontestable d’actes et de paroles antisémites en Belgique, de plus en plus de Juifs ont le sentiment d’être bien seuls face à cette menace qui les vise. Ils n’ont pourtant cessé d’alerter les pouvoirs publics, les partis politiques et le monde associatif. Ces trois sphères ont certes condamné les agressions antisémites. Mais, il faut l’admettre, l’élan spontané et la conviction sincère leur ont fait cruellement défaut. De plus, lorsqu’ils évoquent l’antisémitisme, ils ne peuvent s’empêcher de parler de tensions communautaires et d’islamophobie. Cela signifierait que non seulement les Juifs agressent les musulmans, mais qu’ils ont aussi une part de responsabilité dans ce qui leur arrive! Enfin, jusqu’à présent aucune manifestation de masse n’a été organisée afin de poser un geste fort. Et quand il est prévu de manifester le 24 avril prochain pour la démocratie, contre le racisme et le fascisme, on signifie aux organisations juives présentes lors des réunions préparatoires que la lutte contre l’antisémitisme ne peut figurer dans les slogans. Comment expliquer cette réaction déconcertante des mouvements antiracistes et antifascistes? La fureur antijuive a changé de visage. La multiplication des violences antisémites est en grande partie le fait de groupes ou d’individus issus de l’immigration maghrébine. Le recyclage de l’antisémitisme dans une population également victime du racisme perturbe de nombreux militants antiracistes. Ils craignent en fait qu’une dénonciation de ce phénomène exacerbe le racisme anti-arabe. Alors, au nom des bons sentiments, ils sont amenés à commettre le pire : expliquer ces actes en les relativisant ou en les minimisant par le contexte du conflit israélo-palestinien. C’est une erreur d’appréciation car ces actes relèvent d’une haine raciste à laquelle la cause palestinienne n’est qu’un prétexte. C’est aussi une faute morale parce que cela revient à faire insidieusement des victimes juives de ces actes les responsables de leur préjudice. Certains groupes arabes radicaux ont hélas formidablement exploité la mauvaise conscience des militants antiracistes en les séduisant avec un discours anti-impérialiste et anti-mondialiste dont la charge antisémite est malgré tout lourde et encombrante. Il est donc impératif que tous les démocrates cessent de considérer qu’ils doivent choisir entre deux calamités que sont le racisme anti-arabe et l’antisémitisme. En dénonçant cette dernière, ce sont les valeurs universelles qu’ils défendent aussi. La primauté accordée à celles-ci a d’ailleurs conduit les militants et les amis du Cclj à lutter contre les discriminations visant la population maghrébine. D’aucuns estiment cyniquement qu’ils sont naïfs. Mais comme le rappelle la sociologue française, Dominique Schnapper, il faut accepter parfois d’être naïf et continuer à mener le «bon combat», celui des valeurs universelles. C’est justement au nom de ces valeurs que les mouvements antiracistes et antifascistes doivent refuser que l’antisémitisme soit exclu de leur combat.

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