Obama et le racisme du Sud

Nous vivons à une époque où le mot « racisme » risque de devenir la première victime de son succès. Plus le racisme se trouve condamné, plus on est tenté de l’utiliser comme arme pour régler ses propres conflits et salir la réputation de ses adversaires. Ainsi, aujourd’hui, dès que la saine critique de la religion concerne l’islam, elle se trouve transformée en islamophobie, bref en racisme. Au Conseil des droits de l’homme de l’ONU, le vrai racisme, si omniprésent dans le monde, est oublié au profit de la « diffamation des religions », la critique de la religion se trouvant perversement transformée en attaque raciste contre les croyants.
Et pourtant, il vaudrait infiniment mieux que les victimes du racisme véritable cessent de délayer la notion jusqu’à la rendre triviale à force d’être utilisée à tort et à travers. Oui, il y a de véritables islamophobes – ce sont, chez nous, les racistes d’extrême droite. Oui, l’UNESCO a manqué de porter un antisémite à sa tête. Voici de vrais enjeux, et certaines bonnes âmes passent leur temps à accuser de racisme et d’islamophobie ceux qui veulent une école laïque protégée des intégrismes religieux.
Aux Etats-Unis, le racisme réel a retrouvé un dynamisme inquiétant depuis l’élection à la présidence de Barack Obama. Des groupes d’extrême droite, dont certains se réclament du Ku Klux Klan, utilisent la large liberté d’expression accordée là-bas aux « ennemis de la liberté » pour dénoncer le Président « noir ». Mais le racisme va bien au-delà de ces groupuscules haineux et assez isolés. Il est présent dans le débat houleux portant sur l’instauration d’une assurance maladie pour tous les Américains. Obama a sans doute eu le tort d’abandonner cet été le terrain de la polémique aux Républicains les plus obtus et les plus démagogues. Ils ont eu tout le loisir d’effrayer l’Américain moyen en agitant la menace imaginaire de death panels, c’est-à-dire de commissions décidant d’accorder ou non des soins à telle ou telle personne selon des critères bureaucratiques et technocratiques. Obama a tenté tardivement de relancer le débat dans un esprit de conviction et d’honnêteté. Trop tard ? L’avenir le dira. Mais il a prononcé au début du mois de septembre un discours d’une grande tenue devant les chambres réunies du Congrès. On pouvait y déceler des accents rooseveltiens, et aussi une grand capacité d’autocritique que l’on croyait étiolée aux Etats-Unis depuis l’administration Bush : il a affirmé que l’Amérique était la seule démocratie moderne dépourvue de système de couverture maladie universelle, et que c’était scandaleux. Il a lu une lettre posthume d’Edward Kennedy déclarant que ce combat n’était pas seulement politique, mais moral, et qu’il révélait le « caractère » de la nation américaine. Bref, un grand discours, persuasif et touchant.
A un moment, le Président a été interrompu par un sénateur qui l’a traité de menteur. Maureen Dowd, dans le New York Times du 13 septembre, a replacé cette intervention dans son contexte sudiste éloquent. Le trublion Joe Wilson, un sénateur républicain de Caroline du Sud, avait notamment mené en 2000 une campagne visant à conserver le drapeau confédéré et esclavagiste sur le toit du Capitole de Columbia, la capitale de cet Etat. Son manque de respect à l’égard d’un président doit donc être placé dans un tel contexte : Maureen Dowd rappelle qu’aucun Démocrate n’a jamais crié « menteur » à George W. Bush quand il a affirmé la présence d’armes de destruction massive en Irak. Obama représente la figure emblématique du Mouvement des Droits civiques : un Noir arrivé à la présidence d’un Etat qui fut esclavagiste pendant près de 80 ans, puis ségrégationniste pendant une centaine d’années. Nous nous étions tous réjouis de l’accession d’Obama à la présidence des Etats-Unis et du symbole extraordinaire d’émancipation qu’elle représentait. Aujourd’hui, la droite raciste et nostalgique du bon vieux temps n’hésite plus à tenter de délégitimer le Président devant les caméras de télévision, à l’occasion d’un discours solennel sur le Capitole. Le vrai racisme est là. Et pendant ce temps, l’ONU et l’Europe se penchent sérieusement sur des accusations de « racisme » qui ne visent qu’à détruire les valeurs de la démocratie libérale. Obama, lui, les incarne, résistant au revanchisme « confédéré ». Remettons les pendules à l’heure.

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