En utilisant le langage du cœur pour dire aux Israéliens qu’ils peuvent compter sur son soutien et celui des Etats-Unis, Barack Obama a pu leur rappeler lors de sa visite en Israël qu’ils doivent être à l’écoute de leurs voisins palestiniens et de leurs aspirations à l’indépendance et à la liberté. Un discours de vérité que seul un ami peut tenir.
Tous les effets spontanés de la visite d’Obama en Israël étaient sans aucun doute hyper calculés. De la cravate bleu azur au geste de tomber la veste quelques minutes après la cérémonie officielle. On peut contempler de haut tout ce festival, avoir le regard cynique, conserver un cœur endurci, garder la tête sur les épaules et ironiser jusqu’à plus soif sur le show que ce professionnel de la parole a livré trois jours durant face à un public venu applaudir une vedette, sinon une idole.
On peut avoir le regard embué par les larmes, le cœur qui fond et la tête dans les étoiles pour gloser jusqu’à la fin de l’Histoire sur ce leader exceptionnel qui a su trouver les mots pour le dire. Barack Obama fut brillant, diront les premiers, comme on le dit d’un orateur qui a su manipuler avec de grosses ficelles son auditoire. Les seconds -dont je fais partie- vous diront qu’il a été juste.
« Il nous a compris… » de la même manière que le général de Gaulle le 13 mai 1958, face à la foule algéroise. Mais ce que les Français d’Algérie n’ont pas souhaité entendre dans le discours du général de Gaulle n’a pas échappé au public israélien venu écouter Barack Obama. La stratégie de concession, comme disent les spécialistes de rhétorique, laquelle consiste à anticiper l’objection pour mieux préparer l’opinion à ce qu’on entend lui dire, avait été un flop dans l’exemple français : le général de Gaulle les avait compris, il avait dit l’essentiel. Les Algérois ont donc jugé inutile d’entendre la suite.
Rectifier son image
En 2013, Obama nous a compris lui aussi, mais il est allé jusqu’au bout de son discours. La première partie était un pastiche. Il était indispensable de faire un « à la manière de.. », de reproduire le discours de Netanyahou ou de tout autre leader israélien, et de ne manquer ainsi aucune étape de l’histoire d’Israël : la Bible, la sortie d’Egypte, l’Exil, la Shoah, le sionisme, Herzl, le désert qui refleurit, le peuple qui revient sur sa terre, Ben Gourion, Begin et Rabin. Obama n’a pas omis de mentionner les découvertes scientifiques, les prouesses technologiques, la contribution culturelle. Il a insisté sur le primat de la sécurité à laquelle Israël a droit et qui, par rapport à l’histoire écoulée, est vitale pour garantir son avenir. Obama a même ajouté à ce cocktail quelques expressions hébraïques bien choisies. Rompant ainsi avec cette image de leader étranger et froid envers Israël et les Juifs qu’on lui avait collée à tort, il pouvait témoigner et surtout convaincre de sa connivence, de sa complicité, de sa familiarité avec Israël, son présent, son passé, ses symboles et ses espoirs. Bref, avant de nous dire deux ou trois choses qui lui tenaient à cœur, il a d’abord rectifié son image. Mieux, il l’a transformée de fond en comble pour en projeter une autre, plus accueillante et plus convaincante, celle qui ouvre toutes les portes, et notamment celles des esprits sceptiques et méfiants. Exit Obama, bonjour Obama, digne héritier et fils spirituel de Bill Clinton, le Président américain qu’on a tant aimé.
Il faut tirer de cet exercice une double leçon : si l’on veut convaincre, il faut, en premier lieu, aller sur le terrain. Obama aurait-il prononcé le même discours à la conférence de l’Aipac à Washington, il n’en aurait vraisemblablement pas tiré le même avantage. Mais tout ne repose pas sur la présence physique et la proximité immédiate sur les lieux. Pour dire quelque chose de pertinent, il faut se rendre également sur le terrain du symbolique, faire, en quelque sorte, du Netanyahou comme Netanyahou, et mieux que Netanyahou. Evoquer comme lui le passé glorieux d’Israël, convoquer, comme lui, les références tirées de la Bible et de l’histoire contemporaine.
Mais -toute la différence est là- dans le but d’en faire un tout autre usage. Une fois n’est pas coutume, les références bibliques et historiques habituelles furent mobilisées pour dire le contraire de ce que disent Netanyahou et tant d’autres avant et après lui, pour introduire alors ce qu’ils ne disent jamais, ce qu’ils ont cessé de dire depuis longtemps.
« Vous n’êtes pas seuls »
La leçon ne vaut pas que pour Netanyahou, elle vaut aussi pour tous ceux qui souhaitent la paix et croient bon pour cela frapper d’un coup de massue Israël, le sionisme, le judaïsme, la Terre d’Israël et le peuple juif. Il ne suffit pas de se camper sur l’autre rive, celle de la paix, dont nombre de leaders israéliens ne s’approchent plus, qu’ils ont désertée même. Il faut encore savoir ne pas s’y rendre tout seul, en compagnie d’un public qui vous écoute. Et Obama l’a littéralement pris par la main. C’est alors, et alors seulement, qu’il était en mesure de prendre le contrepied des réflexes israéliens les plus ancrés dans la conscience collective, les automatismes pavloviens et les peurs ancestrales de notre psyché collective, tels que Am levadad ichkon (Un peuple seul et isolé) ou encore Kol haolam negdenou (Le monde entier est contre nous). Obama a répondu en hébreu, martelant et détachant chaque syllabe, afin d’être sûr d’être bien compris : « Atem lo levad » (Vous n’êtes pas seuls).
L’auditoire a entendu le message rassurant : l’Amérique est derrière vous, l’Amérique est avec vous. Dépassant ce premier degré indispensable, il lui fut alors possible de faire entendre les premières notes d’une tout autre musique que la décennie qui a commencé avec la seconde intifada avait chassée de notre vocabulaire. Vous n’êtes pas seuls, autrement dit, les Palestiniens sont là, ils existent, allez les rencontrer, et pour une fois, ne leur tirez pas dessus, n’allez même pas leur parler, contentez-vous de les écouter ! Obama s’est abstenu de blâmer, de morigéner, de regarder de haut, de donner des leçons de morale. Il a simplement demandé au public venu l’écouter, et par extension aux Israéliens, de se mettre à la place des Palestiniens. Il s’est contenté de leur raconter qu’en discutant avec des étudiants palestiniens, il s’est rendu compte qu’ils avaient les mêmes attentes, les mêmes espoirs, les mêmes rêves que les Israéliens. Soyez moins sourds et moins aveugles avec vos voisins qui vivent de l’autre côté de la barrière.
Tikkoun olam
Pour conclure, le Président des Etats-Unis a invoqué la notion de Tikkoun olam (littéralement, la réparation du monde), telle qu’elle est formulée dans le judaïsme. Israël s’y attelle dans les domaines de la science et de la culture, mais elle ne sera jamais complète si elle n’est pas étendue aux relations avec nos voisins palestiniens et avec le monde arabe. Comme l’a si bien exprimé Obama dans une formule concise qui va droit à l’essentiel : « La paix est nécessaire, la paix est juste, la paix est possible ».
C’est la Terre promise qu’il nous reste à atteindre. Mais est-ce la paix qui engendre le respect de son voisin ou bien est-ce le respect du voisin qui conduit à la paix ? Tel est l’œuf et la poule de tout processus de paix. Obama a tranché : il faut écouter ses voisins et donner une chance à ceux d’entre eux qui veulent la paix et la liberté, et qu’on néglige et qu’on dédaigne pour n’entendre que ceux qui tiennent leurs discours de haine et perpétuent leurs actes de guerre.
Rien que de très banal quand on y pense, mais outre la maîtrise de la voix, le regard lumineux, le sourire offert, Barack Obama sait bien que pour arriver à la Terre promise, il faut entreprendre une traversée du désert. Quatre ans pour y arriver, c’est déjà bien assez long, c’est nécessaire, c’est juste, c’est possible. Ce qu’il faut dire à Obama, ici et maintenant, c’est que lui non plus n’est pas seul. C’est aux Israéliens de lui en fournir la preuve. La Diaspora peut et doit être aussi partie prenante de cette traversée.