Politologue, professeur à l’Institut universitaire européen de Florence et spécialiste de l’islam, Olivier Roy a participé vendredi dernier à l’agora citoyenne organisée par l’ULB et Le Soir. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, il revient sur les particularités du djihadisme contemporain.
Vous avez développé l’idée selon laquelle le djihadisme qui se développe aujourd’hui ne consiste pas en une radicalisation de l’islam (comme le salafisme par exemple), mais plutôt en une islamisation de la radicalité. Existe-t-il pour autant des liens ou des passerelles entre ces deux phénomènes ?
Olivier Roy : Bien sûr, sinon je n’aurais pas utilisé le terme « islamisation ». Quand ces jeunes musulmans se radicalisent, ils le font sur un répertoire islamique, et plus précisément sur un répertoire et un imaginaire salafistes. On ne peut pas dire que c’est purement politique ou purement socio-économique, de même qu’on ne peut pas affirmer que c’est purement religieux. On est face à une complexité des trajectoires individuelles. Mais je pense que la dimension religieuse, voire mystique est très présente dans la dernière phase de leur cheminement, c’est-à-dire au moment où ils vont se faire tuer.
Votre constat de l’islamisation de la radicalité s’applique-t-il aussi pour les djihadistes issus des pays arabo-musulmans ? O.R. : C’est très intéressant, car on observe à la fois la radicalisation de l’islam et l’islamisation de la radicalité. Selon moi, le critère est le rapport générationnel. Au Moyen-Orient, des jeunes peuvent se radicaliser dans la continuité de leurs parents, soit parce que ces derniers militaient déjà dans l’islam radical, soit parce qu’ils comprennent leur engagement djihadiste. On est alors en présence d’une radicalisation de l’islam. La rupture intervient alors lorsque la génération des parents ne comprend pas du tout ce que fait leur enfant. Et la frontière ne se situe pas entre l’Europe et le monde arabo-musulman, mais à l’intérieur même du monde musulman. Ainsi, en Tunisie, les parents des terroristes djihadistes sont apparus à la télévision pour déclarer qu’ils avaient prévenu la police pour que leur enfant soit arrêté. Le même scénario s’est produit en Turquie et chez des Arabes israéliens ! L’occidentalisation des individus crée donc une frontière au sein même du monde arabo-musulman.
Est-ce la raison pour laquelle ces jeunes expriment à chaque fois un rejet de l’islam de leurs parents qu’ils jugent trop ancré dans un référent culturel ou national ? O.R. : Oui. S’ils critiquent si virulemment l’islam de leurs parents, c’est parce qu’il n’y a pas eu de transmission. C’est pourquoi nombre de ces jeunes en Europe appartiennent à la deuxième ou troisième génération ou sont des convertis. Concernant la première catégorie, on observe que l’islam des parents est plutôt culturel et s’insérant difficilement dans le passage à l’Occident. Le problème de la transmission de la langue se pose aussi puisque bien souvent les enfants ne maitrisent pas ou mal la langue de leurs parents. La grande force du salafisme réside précisément dans la valorisation de ce qui devrait normalement dévaloriser ces jeunes : il valorise leur déculturation. Le message est simple : « Ton père ne t’a pas transmis l’islam. C’est une excellente nouvelle car ton père ne pratique pas le bon islam, ni le vrai islam. Nous allons nous charger de t’apprendre le vrai islam ». Du coup, le jeune se retrouve maître de la vérité et sait mieux que ses parents. Cela crée donc un sentiment de condescendance envers leurs parents. De loosers complets, ces jeunes deviennent détenteurs et diseurs de vérité.
L’antisémitisme occupe-t-il une place importante dans l’imaginaire djihadiste ? O.R. : Bien qu’il soit très présent, l’antisémitisme ne remplit pas de fonction théologique. Il s’inscrit surtout dans la théorie du complot et permet paradoxalement d’établir des ponts entre le salafisme et des modes de pensée occidentaux non-religieux, qu’ils soient d’extrême gauche ou d’extrême droite. Ainsi, avec l’antisémitisme, ils se retrouvent sur un dénominateur commun. Dans l’imaginaire djihadiste, le Juif apparaît donc comme l’incarnation paroxystique de l’Occidental manipulateur qui ne cherche qu’à détruire le monde musulman. Mais il y a des nuances. Ainsi, pour Ben Laden, l’ennemi principal était les Etats-Unis. Alors que pour d’autres, c’est Israël, et ils s’appuient alors sur le discours forgé par Roger Garaudy (Les mythes fondateurs de la politique israélienne). Il n’y a donc pas d’antisémitisme spécifiquement salafiste avec des mécanismes qui lui sont propres. Il est identique à celui que les Arabes séculiers ont diffusé, et est également d’inspiration occidentale pour tout ce qui se rapporte au Juif censé dominer le monde et au complotisme. L’antisémitisme musulman traditionnel véhicule quant à lui une image différente, celle du Juif méprisé et faible. Et paradoxalement, l’appropriation de l’antisémitisme occidental traduit à nouveau une forme d’occidentalisation de ces musulmans djihadistes.
Eprouvons-nous une difficulté en Europe occidentale à cerner ce phénomène djihadiste ? O.R. : Oui. Mais cela fonctionne dans les deux sens. Soit une école socio-économique anti-impérialiste dévalorise complètement le religieux en considérant que c’est de l’identité : les jeunes musulmans se battent parce que ce sont des dominés victimes du racisme et qu’ils subissent l’échec des politiques sociales d’intégration en Europe. Soit un courant essentialiste se focalise exclusivement sur ce que dit le Coran. Pour cette vision, le problème n’étant que religieux, il existe un clash de civilisations avec ou sans possibilité de dialogue. Le problème de ces deux visions, c’est précisément qu’elles ne parviennent pas à combiner le religieux, le social et le politique. Car il est évident qu’on ne peut pas isoler le religieux du politique et du socio-économique. Car avant de passer dans cette logique strictement religieuse, on se situe dans des formes de mobilisation et de crise qui impliquent toutes les autres dimensions. C’était pareil avec les guerres de religion en France au 16e siècle : les gens ont oublié l’Histoire. Des Français ont pu s’étriper pendant près d’un siècle sur la question de l’eucharistie ! Mais quand Max Weber, et plus près de nous Emmanuel Todd nous disent que ce sont des changements socio-économiques, je suis d’accord… mais cela n’exclut pas que cela s’est précisément focalisé sur l’eucharistie. On a donc un mal à articuler les différents registres sur lesquels le phénomène du djihadiste se développe. Or, il est indispensable de penser sur différents registres. Mais dès qu’on le fait, il y a des tas de gens qui vous tombent dessus. De Manuel Valls à certains de mes collègues.
Qu’est-ce qui distingue Ben Laden de cette nouvelle génération de djihadistes, celle de l’Etat islamique ? O.R. :
Ben Laden s’opposait catégoriquement à la territorialisation du djihad. Comme Che Guevara dans les années 1960, Ben Laden veut créer des « foyers de guérilla » et les multiplier dans le monde musulman. Il ne faut surtout pas tomber ce qu’il considérait comme le piège de la création d’un Etat islamique. Lorsqu’il s’était établi en Afghanistan, il avait formellement interdit aux volontaires arabes de se mêler à la société afghane. Ben Laden n’y a donc jamais établi la moindre institution. Il laissait cela aux Talibans. Ben Laden ne cherchait que des sanctuaires pour mieux affaiblir l’ennemi américain. Son combat sera mondial ou ne sera pas. C’est le Trotski de l’islam : Pas d’islamisme dans un seul pays ! Et le 11 septembre est le point d’aboutissement de sa stratégie. Le problème, c’est qu’il n’a jamais pu reproduire le 11 septembre et le mouvement s’est délité. Or, pour les fondateurs de l’Etat islamique, on ne peut pas échapper à la territorialisation. Sans territoire, pas de pouvoir. Cela n’a pas pour autant empêché l’Etat islamique de ne pas rejeter l’idée de mondialisation du djihad de Ben Laden, mais uniquement à deux niveaux : d’abord, par l’utilisation de volontaires internationaux et ensuite, à travers l’idée selon laquelle le califat est un concept à géométrie variable. Contrairement aux Frères musulmans, l’Etat islamique ne veut pas de l’islamisme dans un seul pays. Les membres de l’Etat islamique demeurent malgré tout internationalistes, ce qui est d’ailleurs leur limite. S’ils déclaraient un beau matin qu’ils représentent les Arabes sunnites du Croissant fertile, cela deviendrait négociable. Car le territoire est toujours négociable. Beaucoup de gens bien intentionnés sont prêts à prendre acte de ce scénario et avoir un Etat islamique sunnite à cheval sur la Syrie et l’Irak, un Kurdistan, un Alaouitistan syrien, et un chiitistan irakien. Or, ce n’est pas du tout ce que l’Etat islamique recherche, car il s’enferme dans un récit épique d’une conquête arabo-musulmane s’étendant du Maroc à l’Indonésie. Cela ne passera absolument pas l’épreuve de la réalité.
]]>