On a toujours besoin d’un plus petit que soi

La protection des minorités constitue l’un des combats essentiels du monde contemporain. Comment accepter que des groupes vulnérables et peu nombreux soient opprimés, exploités, méprisés par la majorité ? Un problème essentiel se pose toutefois : l’idée même de majorité et de minorité présuppose une entité commune à laquelle ces deux groupes appartiennent. Les francophones sont minoritaires en Belgique, mais ils sont plus nombreux que les néerlandophones dans le monde; les Flamands sont majoritaires en Belgique, mais ils sont minoritaires à Bruxelles; les albanophones musulmans sont majoritaires au Kosovo, mais ils étaient minoritaires dans la Serbie slave orthodoxe; les Arabes palestiniens sont minoritaires (peut-être pas pour toujours) en Israël, mais les Juifs sont très peu nombreux dans le monde par rapport aux Arabes, et encore plus par rapport aux musulmans. Etc.
Si le combat légitime des minorités opprimées se transforme en revendication d’indépendance politique, ces questions resurgiront et entraîneront très souvent la violence, la haine, l’épuration ethnique. Tout d’abord, les populations sont dans de nombreux cas mêlées sur un même territoire, ce qui rend la notion d’indépendance difficilement praticable sans oppression des anciens majoritaires, devenus minoritaires indésirables : les Serbes du Kosovo appartenaient à la majorité du temps de la Serbie, ils constituent une minorité très vulnérable dans le Kosovo indépendant. C’est le problème des poupées gigognes : indépendance du Kosovo par rapport à la Serbie ? Et celle des Serbes devenus minoritaires ? Puis des quelques Albanais restés dans ces zones par hypothèse devenues souveraines ? Où s’arrêter ?
Ce n’est pas tout. Le président russe Medvedev prétend sérieusement être venu porter secours à deux petits peuples (les Ossètes du Sud et les Abkhazes), opprimés par la majorité géorgienne. Dans le grand jeu d’échecs géopolitique, les puissants utilisent les groupes ethniques comme des pions. Staline était orfèvre en la matière et a légué aux successeurs de l’URSS des situations parfois ingérables. Les Ossètes et les Abkhazes ont été instrumentalisés par les Russes pour les raisons géopolitiques que l’on connaît. Des mafias règnent sur ces confettis d’empire, avec la bienveillance du Kremlin. Le mastodonte russe ne craint pas d’affirmer, lui le grand parmi les grands (surtout depuis la hausse du prix de l’énergie et la corde que nous lui avons tendue -pour nous pendre- en nous plaçant sous la dépendance de Gazprom), qu’il est venu au secours d’un petit peuple menacé de « génocide ». Les Tchétchènes (Grozny rasée) apprécieront. Déjà au 19e siècle, les « interventions d’humanité » menées par les puissances occidentales pour protéger les minorités chrétiennes d’Orient avaient un arrière-goût d’impérialisme. Hitler a utilisé les germanophones des Sudètes pour réaliser son plan de domination européenne. Les Soviétiques n’envahissaient un pays indépendant que lorsqu’ils y avaient été « appelés » par une quelconque de leurs marionnettes. Et demain, les russophones de Sébastopol ou d’ailleurs joueront le même rôle.
La politique russe d’aujourd’hui ne nous ramène pas aux temps de la Guerre froide, mais plus haut dans l’histoire : à la politique de la canonnière et aux partages d’influence. Alors, que faire ? Bien sûr, l’Europe ne fera pas la guerre à la Russie. Les Américains sont trop occupés ailleurs, et d’ailleurs, les Russes les aident dans le combat contre le terrorisme. Au moins pourrait-on commencer à déconstruire le discours de la victimisation qui occupe aujourd’hui une place centrale dans la com’ des bourreaux. Et à privilégier les politiques de coopération sur les stratégies de prédation. Une Russie démocratique, obligée de tenir compte des intérêts de sa population, garantissant la liberté de l’information et l’Etat de droit, ne se lancerait pas dans de telles aventures. Des minorités respectées risqueraient moins de se trouver manipulées par ceux qui les instrumentalisent pour des buts qui leur passent largement au-dessus de la tête. Nous devons prendre au sérieux la déconstruction des discours démagogiques qui font miroiter aux membres des « communautés » qu’ils vivront mieux « chez eux », au détriment des autres. Le monde du 21e siècle risque d’être stupide et méchant si nous ne substituons pas le paradigme de la coopération, jeu où tout le monde gagne, à celui de la prédation, jeu où, finalement, tout le monde perd.

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