Oser dénoncer l’antisémitisme arabo-musulman

Ayant pointé du doigt un antisémitisme arabo-musulman qui ne cesse de gagner du terrain dans les banlieues françaises, l’historien Georges Bensoussan fait l’objet d’une campagne odieuse de délégitimation de la part d’intellectuels et d’associations refusant obstinément d’entendre parler de cette forme d’antisémitisme aux proportions inquiétantes.

Historien et responsable éditorial du Mémorial de la Shoah de Paris, Georges Bensoussan travaille depuis de nombreuses années sur les questions liées à l’antisémitisme, et tout particulièrement à l’antisémitisme arabo-musulman. En 2002, il avait dirigé le livre Les territoires perdus de la République. Antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire (éd. Mille et une nuit/Fayard). Il s’agissait d’un recueil de témoignages d’enseignants faisant tous état du climat d’intolérance, d’antisémitisme et de ressentiment anti-français qui s’installe dans ces écoles de banlieue à forte composante maghrébine. Accueilli dans une indifférence relative, ce livre a tout particulièrement retenu l’attention d’intellectuels de gauche et de la gauche radicale qui ne dissimulent pas le mépris qu’il leur inspire. Georges Bensoussan ne serait qu’un « xénophobe », voire un « raciste », en quête de sensationnalisme, faisant preuve d’un manque total de rigueur scientifique. Des reproches identiques sont adressés à Georges Bensoussan dix ans plus tard, lorsqu’il publie sa somme Juifs en pays arabes : le grand déracinement 1850-1975 (éd. Tallandier), un livre richement documenté sur les racines et les particularités de l’antisémitisme arabo-musulman.

Figure rédemptrice de l’immigré

Cette mouvance intellectuelle de gauche aux contours flous n’est prête à parler d’antisémitisme que s’il porte le label de l’extrême droite. « Ces intellectuels ont des ennemis préférentiels », observe Georges Bensoussan. « Lorsqu’on désigne d’autres sources d’antisémitisme, de racisme, d’homophobie, ou de régression démocratique, ils ne veulent pas l’entendre, parce que cela ne correspond pas à leurs schémas de pensée ». Une question se pose : pourquoi cette mouvance intellectuelle de gauche se refuse-t-elle à parler d’antisémitisme arabo-musulman ? « La figure de l’immigré qu’on réduit à l’immigration maghrébine a pris la suite de la figure rédemptrice du prolétaire d’hier et du colonisé d’avant-hier, et ce même si ces populations
ne sont plus immigrées depuis plus de trois générations »
, fait remarquer Georges Bensoussan. « Cette figure rédemptrice est, par définition, innocente. Ces intellectuels ont donc du mal à imaginer qu’un dominé puisse être aussi dominateur, raciste, antisémite et violent ». Sur cette vision de la figure rédemptrice du colonisé se greffe la mauvaise conscience coloniale. « Toute une gauche continue de vivre dans le fantasme de la guerre d’Algérie qui n’aurait jamais pris fin, quand bien même cette guerre s’est terminée il y a 53 ans. Cette guerre est bien documentée par l’historiographie et elle est reprise dans les programmes scolaires. Ils entretiennent malgré tout l’idée qu’elle n’est pas finie et que nous sommes face à une population d’origine immigrée encore victime du colonialisme », déplore Georges Bensoussan. Cette vision fausse est ponctuée par une troisième idée fondamentale : la culpabilité de l’Occident. « L’homme blanc doit donc constamment se flageller, comme s’il y avait une virginité ontologique des populations arabo-musulmanes », relève Georges Bensoussan. « Aucune histoire n’est virginale. Et cette manière biaisée de mettre exclusivement l’accent sur la traite atlantique en passant sous silence les traites africaines et arabes traduit bien cette vision ».

Si ces intellectuels de gauche se refusant de parler d’antisémitisme arabo-musulman n’ont jusqu’à présent jamais attaqué frontalement Georges Bensoussan, ils ont enfin trouvé un prétexte pour lancer la grande offensive de délégitimation. Lors de l’émission « Répliques » (France Culture) du 10 octobre 2015 consacrée au sens de la République, Georges Bensoussan a dénoncé l’anti-sémitisme arabo-musulman à partir de la métaphore de l’antisémitisme qu’on tète au sein de la mère, en paraphrasant les propos très durs de Smaïn Laacher, sociologue d’origine algérienne, qui déclarait dans le documentaire Profs en territoires perdus de la République diffusé sur France 3 le 22 octobre 2015 : « Cet antisémitisme est dans l’espace domestique et il est quasi naturellement déposé sur la langue, déposé dans la langue. Une des insultes des parents à leurs enfants quand ils veulent les réprimander, il suffit de les traiter de Juif. Mais ça, toutes les familles arabes le savent. C’est une hypocrisie monumentale que de ne pas voir que cet antisémitisme, il est d’abord domestique (…) il est là, il est dans l’air que l’on respire » 

Racisme biologique

Suite à cette émission, des pétitions circulent et demandent au CSA de con­damner les propos de Georges Bensoussan en l’accusant de racisme biologique et en interpellant le Mémorial de la Shoah pour qu’il le sanctionne. Même le Mouvement contre le racisme et l’amitié entre les peuples (MRAP) menace de faire citer Georges Bensoussan devant le tribunal correctionnel pour injure raciste. « Ils s’en prennent à moi parce que j’ai pointé du doigt un antisémitisme arabo-musulman à partir d’une image culturelle qui est celle du lait de la mère, et qui n’a donc rien d’une image biologique », insiste Georges Bensoussan. Les propos de Smaïn Laacher, bien plus durs et plus radicaux, ne présentent pas non plus le moindre caractère biologique. Mais paradoxalement, c’est à Georges Bensoussan qu’ils vont s’en prendre pour l’accuser d’essentialisme, de racisme et de présentation simpliste d’une réalité complexe.

Cette polémique apporte un éclairage nouveau sur le magistère intellectuel que la gauche tient depuis longtemps en France. « Ce magistère se transforme en ce moment en terrorisme intellectuel. Plus le réel leur donne tort, plus ces intellectuels enragent », estime Georges Bensoussan. « Quand je leur fais remarquer qu’un opprimé peut être aussi un oppresseur et que la réalité est complexe, ils m’accusent paradoxalement de simplisme. Comme ils raisonnent en termes de bien et mal, de vice et de vertu, de blanc et de noir, ils ont du mal à accepter cette complexité. Et quand ils sont vraiment à court d’arguments, ils recourent à la condamnation olfactive : vos idées sont nauséabondes ».

Ces intellectuels scrutant l’islamophobie partout ne cessent d’accuser Georges Bensoussan d’essentialiser les populations arabo-musulmanes. « C’est entièrement faux dans la mesure où je parle de culture », s’insurge Georges Bensoussan. « Et la culture, ça se dépasse et ça se transcende. Ce n’est qu’une étape dans la vie d’un individu ou d’une société. Contrairement à la biologie, personne n’est lié par le sang à une culture, quelle qu’elle soit. On peut donc en sortir. Si j’essentialisais, je dirais alors que les Maghrébins sont génétiquement racistes ou antisémites. Ce qui n’est pas le cas et je ne l’ai jamais dit. Je n’ignore pas que de nombreux musulmans ont échappé à cette pesanteur antisémite ». Cette accusation de racisme et d’essentialisme est une manière de discréditer Georges Bensoussan et tous ceux qui évoquent cette forme d’antisémitisme. Mais cette stratégie fonctionne de plus en plus mal et s’avère même contreproductive. L’antiracisme qui est un combat nécessaire et légitime suscite de plus en plus la lassitude générale.

Faire le jeu de…

Il est surtout étonnant que des gens intelligents et cultivés soient à ce point obsédés par une vision idéologique. Ces intellectuels de gauche, tout particulièrement ceux de la gauche radicale, ne veulent pas entendre parler de cet antisémitisme qui dérange leurs certitudes, tout comme ils refusent d’entendre qu’une partie de la population arabo-musulmane est en train de faire sécession. « Ce type de réaction fait écho à ce qui se passait dans les années 1950, lorsqu’on découvrait la réalité du système soviétique et que des intellectuels ne voulaient rien entendre », suggère Georges Bensoussan. « On avait beau leur apporter des preuves précises, rien n’y faisait, parce que c’était “faire le jeu de” l’impérialisme ou de la bourgeoisie. Cette pensée de gauche militante a toujours fonctionné en termes de “faire le jeu de”. La vérité passant ainsi au second plan ». Aujourd’hui, il s’agit de ne pas faire le jeu de l’extrême droite. « C’est terrible, car dans cette logique du “ne pas faire le jeu de”, la vérité n’est plus qu’une variable d’ajustement et non plus une valeur fondamentale », conclut Georges Bensoussan. « C’est comme cela que des intellectuels s’enferment dans un système porté à la croyance et non pas à l’examen critique ».
« Une polémique en forme de curée » Georges Bensoussan qui se trouve accusé, ni plus ni moins, d’être sinon raciste, en tout cas essentialiste. Et pourquoi ? Tout simplement parce qu’il a osé souligner l’existence d’un habitus (et non d’un gène !) antijuif typiquement musulman à la manière d’un Jules Isaac qui dénonça, un habitus antisémite typiquement chrétien. Et comment lui donner tort ? Le basculement d’un Mohamed Merah ne trouve-t-il pas l’une de ses sources dans le discours familial, mieux maternel ? Les principaux vecteurs de l’antisémitisme contemporain ne sont-ils pas aujourd’hui les jeunes issus de l’immigration ? Evidemment pas tous les jeunes, mais une minorité active de ces jeunes qui ont tôt fait de transformer certains établissements scolaires en « Territoires perdus de la République », pour reprendre le titre de son maître livre. Son constat est le fruit de milliers de rencontres avec des professeurs d’histoire-géo, issus de tous les coins de l’hexagone. Avec cette polémique en forme de curée, je commence enfin à comprendre pourquoi il a choisi, en 2002, de signer son livre d’un nom d’emprunt, Emmanuel Brenner. (Joël Kotek, professeur à l’ULB et direcetur de publication de Regards)
]]>