La Belgique conjurera-t-elle ses peurs ? Arrivera-t-elle à nommer enfin ce mal qui l’a frappée ou continuera-t-elle à se complaire dans la dénégation comme elle a su si bien le faire jusqu’à présent ? Rien n’est moins sûr à croire nos experts cathodiques, tout à la culture de l’excuse ou du déni.
Pour paraphraser Gilles Kepel, l’une des premières victimes collatérales des attentats de Paris, puis de Bruxelles est bien l’Université. Alors que ces spécialistes (mes collègues !) devraient nous fournir les clés d’interprétation du phénomène terroriste, ils apparaissent plus que jamais tétanisés par la singularité djihadiste. Interviewés, ici et là, ces chercheurs en sciences sociales se drapent de concepts aussi creux et abscons que « radicalisme », « extrémisme », « intégrisme » pour mieux éviter toute référence à l’islam. Tous ou presque répètent à l’envi la très rassurante thèse d’Olivier Roy selon laquelle les terroristes seraient bien moins des « islamistes radicalisés » que des « radicaux islamisés ». Tous ou presque nous présentent le terrorisme djihadiste comme un simple processus de radicalisation, dénué de connotation culturaliste. Pourquoi ? Tantôt par complaisance envers les nouveaux damnés de la terre que seraient les musulmans, tantôt par peur d’être soupçonnés d’islamophobie.
Le fait qu’Olivier Roy annonce depuis 1992 « L’échec de l’islam politique » ne change rien à son succès médiatique. Le prêt-à-penser apparaît plus que jamais comme un excellent remède contre l’angoisse. Prenez Eric Corijn, ce géographe « philosophe de la culture », signataire (cherchez l’erreur) d’un récent appel au boycott académique et culturel d’Israël. A l’en croire, les causes des attentats de Bruxelles seraient purement sociétales ; les responsabilités purement étatiques. Les réseaux terroristes ne rassembleraient que des laissés pour compte d’une société incapable, sinon réticente à intégrer la différence. Si l’explication est généreuse (c’est aux Belges qu’il propose de faire examen de conscience), elle pèche surtout par son exceptionnel simplisme. Si l’islamophobie était la cause principale du « radicalisme », comment expliquer que celui-ci a surgi, d’abord, dans les banlieues de l’islam, de l’Afghanistan à la Tunisie ? Si le terrorisme n’était que l’arme des exclus, comment expliquer qu’aucun Belge d’origine rom, congolaise, brésilienne, indienne ou encore turque n’ait basculé ? Si le basculement dans l’horreur ne trouvait sa source que dans les ratés de l’école belge, comment expliquer que Najim Laachraoui, l’artificier des attentats de Paris et de Bruxelles, fut élève de l’école polytechnique de l’ULB où il obtint, à lire Le Soir, et cela ne s’invente pas, une note de 14,9/20 pour la partie « labo » de l’examen de chimie. Si la société belge était aussi fermée que ne le prétendent nos chercheurs, comment expliquer que près du quart de nos députés bruxellois sont issus de l’immigration arabo-musulmane ?
A tout bien penser, la thèse de l’exclusion sociale apparaît d’un sociologisme bien trop réducteur, d’autant plus si l’on songe aux conditions d’immigration de nos grands-parents dont les fils (nos pères), malgré le nazisme, la collaboration, la mort de leurs proches, les cadres de vie difficiles (pas plus de chômage que de sécurité sociale), ne se résolurent jamais au pire, même contre les criminels nazis impunis !
Qu’on le veuille ou non, il y a bien lieu d’interroger l’islam et pas seulement le wahhabisme que d’autres experts, tout aussi pressés de ne pas réfléchir, accusent désormais de tous les maux. L’islamisme n’est pas seulement d’essence saoudienne. Il puise sa source dans tout le Moyen-Orient, de l’Egypte à l’Iran. C’est l’Egyptien Hassan El Banna, le fondateur des Frères musulmans, le grand-père de Tariq Ramadan, l’idole de nos universités, qui théorisa le djihad dans l’Entre-deux-guerres. Fort de l’expression « industrie de la mort », c’est lui qui l’érigea en devoir et en idéal pour tout musulman : « A une nation qui perfectionne l’industrie de la mort et qui sait comment mourir, Dieu donne une vie fière dans ce monde et la grâce éternelle dans la vie à venir ».
C’est aussi le fondamentaliste palestinien Izz Al-Din Al-Qassam, le saint patron des commandos du Hamas, qui proclama le djihad comme un devoir individuel pour tout croyant et qui érigea l’idéal de martyr (shahid). Des chercheurs comme Pierre-André Taguieff ou Matthias Küntzel ont montré en quoi cet éloge de la mort volontaire en « martyr » se situe au centre de l’islamisme djihadiste. En cela, les attaques terroristes de Bruxelles constituent bien moins des actes de désespoir que de rédemption. Nos terroristes ne se sont pas suicidés, mais rédemptés de leurs errements passés. Comme l’affirma Al-Qassam, tout Shahid qui se sacrifie pour la cause islamique sera dédommagé au paradis.
Cette vision de l’islam élaborée par les Egyptiens Hassan Al Banna et Sayyid Qutb est devenue le discours dominant dans les sociétés musulmanes (Henry Laurens) et ce, quand bien même il constitue une rupture avec l’islam majoritaire. Tous les islamistes le placent, en effet, au centre de leur doctrine. En réduisant au sens de guerre contre les « infidèles » le concept de djihad, jusque-là resté relativement ouvert, ces trois « modernes » ont ouvert la première religion de notre planète à la violence radicale. L’Occident n’est donc pas le problème (si ce n’est pour les islamo-gauchistes), mais bien la solution. C’est l’islamisme radical (et ses thuriféraires) qui constitue le problème.
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