En 1937, Anastasio Somoza prend le pouvoir au Nicaragua. Roosevelt discute à son sujet avec le secrétaire d’Etat Sumner Welles. Ce dernier lui dit : “He is a bastard”. Et Roosevelt de répondre : “Yes, but he is our bastard !” (« oui, mais c’est notre salaud »).
Voici résumée de façon frappante la théorie réaliste des relations internationales : nous préférerions que les chefs d’Etat soient de bons démocrates et traitent correctement leurs peuples. Mais si ce sont des dictateurs sans scrupules, qu’au moins ils soient nos alliés et qu’ils se comportent « bien » sur le plan international.
On comprend aisément ce qu’une telle conception de la Realpolitik peut avoir de déprimant sur le plan moral. Si le Mal politique existe dans le monde et si nous ne sommes pas désireux ou capables de l’éradiquer, il nous faudra choisir le moindre Mal. Un dictateur ami, ce n’est pas bien : nous chérissons la démocratie et les droits de l’homme, et donc comment frayer avec un tel bastard ? Mais un dictateur ennemi, voué à répandre la terreur dans le monde entier, c’est pire.
A l’opposé de cette théorie réaliste, jugée immorale, s’est petit à petit élaborée la doctrine du devoir d’intervention. Il existe des situations dans lesquelles, même s’il s’agit d’une affaire purement intérieure, même si le dictateur ne menace pas les autres Etats, les violations massives des droits de l’homme atteignent un tel degré que la communauté internationale ne peut rester les bras croisés. Sa « responsabilité de protéger », dont le principe a été adopté en 2005 par l’Assemblée générale de l’ONU, se trouve engagée.
Mais qui exercera cette responsabilité ? Des Etats, dans le meilleur des cas mandatés par un Conseil de Sécurité éminemment politisé. Or les Etats n’ont que des intérêts, qui s’ajouteront (ou, dans le pire des scénarios, se substitueront) à la mission morale de défense des droits de l’homme. Par ailleurs, qui garantira que le résultat sera meilleur que la situation de départ ? Personne, bien entendu.
Les réalistes, dans leur cynisme désenchanté, se placent en embuscade et attendent patiemment que les idéalistes interventionnistes (que manipulent souvent d’autres réalistes) échouent dans leurs entreprises don-quichottesques.
L’Etat islamique, qui s’est taillé un territoire couvrant une bonne partie de l’Irak et de la Syrie du Nord, constitue, moralement parlant, l’incarnation même de la barbarie. Ce sont des bastards abominables, et ils ne sont en aucune manière les « nôtres ». Aucun réaliste n’arrivera à les apaiser ou à les « contenir ». Si le devoir d’intervention s’impose, c’est bien dans cette situation-ci – véritable cas d’école.
Et pourtant, le réalisme le plus cru imprègne une telle intervention. A Paris, lors de la récente conférence destinée à organiser l’action contre l’Etat islamique, quasi tout le monde était présent. L’Iran était certes absent, mais aucune action contre les « fous de Dieu » sunnites ne pourra se passer de lui. Les alliés devront aussi frapper le territoire syrien, base arrière des islamistes. Et ceci risque fort de renforcer mécaniquement le pouvoir du bastard Assad, étant donné la faiblesse de l’opposition démocratique, qui lutte courageusement sur deux fronts. Si l’Iran et la Syrie n’ont pas participé à la conférence de Paris, les Russes, leurs soutiens indéfectibles, y étaient, malgré la situation en Ukraine (ici, le réalisme devient une véritable œuvre d’art).
Les riches pays du Golfe s’engagent bien trop prudemment : ils craignent de renforcer le pouvoir du grand rival persan et chiite. Quant aux résultats escomptés, l’incertitude règne : les récentes interventions en Irak et en Libye ont en un sens bien plus pourri la situation que résolu les problèmes, remplaçant d’incontestables salauds (Saddam, Kadhafi) par une myriade de petits despotes voués à la destruction du monde mécréant. “Definitely not our bastards”.
Et pourtant, il faut y aller. Il est impensable de laisser ces barbares écraser les minorités, établir une abominable police morale, décapiter publiquement des citoyens américains ou britanniques, et menacer les démocraties en formant des milliers de Nemmouche. L’inaction n’est pas une option, ce qui ne doit pas nous empêcher d’envisager le processus avec une vigilance critique qui a fait cruellement défaut lors des interventions précédentes.
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