Outrecuidances

Ben Gourion doit, comme on dit, se retourner dans sa tombe. Quand, à la veille de la création de l’Etat d’Israël, il avait conclu un pacte avec les partis religieux, c’était pour créer l’union nationale contre les dangers considérables qui menaçaient le Yishouv.

Aurait-il pu imaginer qu’au 21e siècle, des religieux ultra-orthodoxes, les « craignant Dieu » (haredim), cracheraient publiquement sur une petite fille osant se promener les bras nus ? Ou qu’ils susciteraient la vocation d’une nouvelle Rosa Parks ? Cette dernière avait décidé de violer les lois ségrégationnistes aux Etats-Unis, en refusant de céder sa place à un Blanc dans un bus de Montgomery (Alabama). Une jeune Israélienne, confrontée au même diktat, a bravé les nouveaux ségrégationnistes en s’asseyant là où elle ne « devait pas » (selon les haredim), dans un bus de Jérusalem. Outrecuidance de ces religieux fanatiques, assistés par un Etat qu’ils méprisent fondamentalement, antisionistes pour la plupart.

Le pape Benoît XVI dénonce les couples homosexuels : ils mettent, dit-il, en danger la cellule familiale, base de toute société, et surtout la dignité humaine. Ce n’est pas un scoop renversant que d’affirmer que l’Eglise catholique entretient avec le sexe un rapport des plus coincés. Mais enfin : cette même hiérarchie cléricale a mis un temps considérable à dénoncer au sein de l’Eglise des comportements prédateurs dont les victimes étaient des enfants. L’ex-cardinal Ratzinger n’en démord pourtant pas : des relations consensuelles entre adultes sont très clairement condamnées, alors qu’on sait combien les rapports de domination avec des enfants au sein même de l’institution ont fait l’objet de toutes les complaisances. En Amérique latine, l’avortement est quasi partout interdit, cette prohibition donnant lieu aux drames que l’on peut imaginer. Puissance de l’Eglise, qui s’exerce même sur l’ancien marxiste Ortega, devenu dirigeant indéboulonnable du Nicaragua. Outrecuidance de cette Eglise, devenue si peu charitable.

Les activistes du Tea Partyse shootentà la religion primaire. Ils défendent le créationnisme, fustigent le droit à l’avortement, dénoncent toute solidarité étatique en matière de couverture maladie. Ce faisant, ils corrompent un parti républicain, lequel fut -qui s’en souvient aujourd’hui ?- celui de Lincoln. Un parti qui imposa l’abolition de l’esclavage au travers d’une guerre civile d’ailleurs atroce. Aujourd’hui, les excités du Tea Partyont non seulement corrompu jusqu’à la moëlle les idéaux du Parti républicain : ils ont rendu l’Amérique quasi ingouvernable à cause de leurs surenchères absurdes. Et le fait que Mitt Romney, ancien modéré, leur a fait mordre la poussière aux primaires d’Iowa et du New Hampshire ne rassure sûrement pas : pour obtenir de tels scores, il a retourné sa veste et a adopté les positions radicales de Sarah Palin et de Michelle Bachmann sur de nombreux points. Outrecuidance.

Le printemps arabe a vu des revendications démocratiques et universalistes triompher de tyrans amis de l’Occident. Mais les islamistes on tiré les marrons du feu. Leurs hommages publics à la démocratie et au pluralisme ne doivent pas faire illusion : s’ils tiennent compte dans l’avenir de leurs adversaires « laïques », ce sera parce que ceux-ci se seront montrés assez forts et unis (la Tunisie constitue ici le contre-exemple le plus frappant) pour contrebalancer leurs ambitions. Printemps des blogueurs, automne des barbus, hiver moral pour les femmes et les libres penseurs. Outrecuidance de ces leaders qui se réfèrent souvent aux droits de l’homme et se donnent même des airs de modération : les Frères musulmans apparaissent présentables quand on les compare aux salafistes, lesquels ont fait également de très bons scores aux élections égyptiennes.

Je ne suis pas antireligieux par principe. Je ne sais pas si plus d’athéisme dans le monde améliorerait vraiment les choses. Je sais les réserves extraordinaires de spiritualité que recèlent les traditions religieuses. Mais ce à quoi nous assistons n’a la plupart du temps strictement rien à voir avec cette dimension positive : c’est la face sombre d’intolérance et de dissimulation que nous montrent ces fous de Dieu. Et face à eux, nous sommes beaucoup trop mous et conciliants pour affronter ces enjeux redoutables.

]]>