« L’accord-cadre » entre Israéliens et Palestiniens que négocie le Secrétaire d’Etat américain John Kerry ne sera pas signé le 29 avril 2014, au bout du délai de neuf mois initialement prévu. La cause de cet échec réside dans le refus de Mahmoud Abbas de reconnaître Israël comme Etat du peuple juif. Un piège israélien que le Président de l’Autorité palestinienne aurait pu éviter.
Il est fort possible que le secrétaire d’Etat américain, John Kerry, se décide à jeter l’éponge et renonce à rendre public l’accord-cadre qu’il croyait tenir entre ses mains il y a un mois à peine. Il est fort probable que les deux parties, après quelques marchandages dans lesquels Abbas et Netanyahou excellent, jurent leurs grands dieux qu’elles sont disposées à prolonger les négociations jusqu’à la fin de l’année. En un mot comme en cent, à moins d’un miracle, à moins d’un retournement de situation imprévisible au moment où j’écris ces lignes, il est à peu près certain que les négociations qui ont duré neuf mois connaissent le même sort que le sommet de Camp David en 2000 et les négociations d’Annapolis en 2008. Abbas et Netanyahou n’auront pas mieux fait que le duo Arafat-Barak et le quatuor Olmert-Abbas-Livni-Qorei. Etalées sur neuf mois, ces négociations ultimes auront accouché d’un fœtus mort-né. La droite exultera de cette fausse couche, tandis que la gauche en sera accablée.
Netanyahou le « Magicien »
Les clichés, les slogans sont déjà prêts à refaire surface, ils ont déjà servi et il suffit tout au plus de les dépoussiérer : « les Palestiniens ne sont pas un partenaire crédible », « il faut être deux pour danser le tango et ils se défilent », « encore une occasion de manquée comme il les ont toutes manquées », « il est des conflits insolubles pour lesquels il est vain de chercher des solutions, et le conflit israélo-palestinien en fait partie », et enfin « nous vous l’avions bien dit ! ». Après 1937, 1947, 2000, 2008, on pourra accrocher l’année 2014 à ce pitoyable et pathétique palmarès. La « der des ders » des négociations, la bonne, la vraie solution, toujours prometteuse, toujours séduisante, au coin de la rue, à portée de main s’éloignera, elle aussi. Et si une insurrection éclate, les mêmes nous assèneront : « Vous voyez bien qu’ils ont la violence dans le sang, dans les gènes, et que la culture de la paix n’est pas leur mentalité ». Netanyahou aura brillé d’habileté. Il aura su louvoyer, être fuyant, éviter les clashs, passer entre les gouttes d’eau, se montrer adroit, apparaitre, disparaitre… Hava Alberstein avait interprété il y a près de quinze ans une chanson satirique sur Benjamin Netanyahou : Le magicien. Et voilà qu’il persiste et signe !
Le plus navrant, le plus consternant, c’est que vraisemblablement, la goutte qui a fait déborder le vase n’est pas le problème des blocs d’implantations, ni le nombre des réfugiés, ni la souveraineté sur les Lieux saints, ni la force d’interposition dans la vallée du Jourdain ni la durée de son mandat. A première vue, si l’on s’en tient aux déclarations des protagonistes, c’est sur le refus de reconnaitre Israël .comme Etat juif que le Président de l’Autorité palestinienne s’est braqué, précipitant les négociations dans l’impasse
S’il est vrai que cette pomme de discorde l’a déterminé à plier bagages, alors Benjamin Netanyahou peut être fier de lui. Il a tendu un piège à Mahmoud Abbas, et celui-ci a sauté à pieds joints dans la souricière. Ce piège, même John Kerry ne l’a pas soupçonné. Il y a quelques semaines à peine, il reprenait à son compte le couplet « Etat juif » sans doute persuadé que face à la perspective d’un Etat palestinien enfin créé, Abbas concéderait cette ultime reconnaissance dont Netanyahou avait fait son idée fixe. Or, voilà qu’elle est devenue pour Abbas un tabou inviolable. Et lorsque Kerry déclare maintenant qu’il est regrettable de s’obstiner sur une affaire sémantique, il omet de dire que la revendication lui avait paru recevable et même souhaitable au début des négociations. Notons au demeurant que ce n’est pas Netanyahou qui a la paternité de la formule. C’est Tzipi Livni, alors ministre des Affaires étrangères du gouvernement Olmert, qui avait exigé, bec et ongles, qu’une telle déclaration soit faite par les Palestiniens. Gageons qu’elle s’en morde les doigts aujourd’hui.
Aucune solution de rechange
Le reproche que l’on peut et que l’on doit faire à Abbas, comme on a pu le faire autrefois à Arafat n’est pas tant de refuser de souscrire à l’injonction israélienne, mais de ne jamais proposer de solution de rechange, de se draper dans un refus définitif sans chercher à fournir une issue. Ni l’Egypte ni la Jordanie ne se sont vu réclamer une telle déclaration, protestent les Palestiniens. C’est vrai, mais comment peut-on loger à la même enseigne le refus égyptien et jordanien d’Israël et celui des Palestiniens ? Les deux premiers n’ont jamais revendiqué la Palestine sur laquelle Israël s’est établi. Israël est donc en droit de s’assurer que les Palestiniens ont opéré un véritable travail de deuil sur la partie qu’elle reconnait comme étant Israël. Il me paraitrait même justifié qu’Israël fasse une déclaration similaire relative au territoire sur lequel la Palestine sera édifiée.
Que Mahmoud Abbas résiste à qualifier un Etat dans lequel vivent un million et demi de ses compatriotes d’un qualificatif qui les exclut, soit. Mais qu’il dise alors qu’il est tout à fait d’accord pour reconnaitre Israël comme l’Etat des Juifs et des Arabes israéliens, par exemple ! Qu’il proclame Israël comme un Etat hébreu en se fiant à la langue et à la culture dominante, ce à quoi ne peut tendre la minorité arabe d’Israël. Qu’il admette que le peuple juif, à l’instar de tout peuple, a réalisé au sein de l’Etat d’Israël son droit à l’autodétermination en Israël dans les frontières définitives dont un accord de paix peut la doter, et pas au-delà. Mais s’en tenir à un refus jette un doute. Car, en vérité, si Henri IV, pour être roi de France, a accepté d’abjurer sa foi protestante avec cette parole illustre, « Paris vaut bien une messe », on est en droit de recommander à Mahmoud Abbas une sagesse semblable. Jérusalem-Est, capitale de la Palestine indépendante, ne vaut-elle pas une déclaration de reconnaissance d’Israël comme Etat du peuple juif ?
Il ne s’agit pas de convertir Mahmoud Abbas et le mouvement palestinien au sionisme, mais d’admettre une réalité nationale, politique, et sans aucun doute, idéologique : Israël, n’est pas un Etat chinois ou grec ou sénégalais, même si, une fois de plus, la notion d’Etat juif demeure problématique en tant qu’elle définit un Etat en se fondant sur une partie -fût-ce une majorité- de ses citoyens. Et si Mahmoud Abbas n’est pas capable de créativité, alors c’est à John Kerry de faire ce travail et de proposer une formule plus consensuelle.
Manœuvre israélienne
Netanyahou jubile. Il tient la botte secrète qui peut tout faire torpiller. A Mahmoud Abbas comme à John Kerry échoit la responsabilité écrasante de déjouer le piège, de le désamorcer, de le contourner. C’est possible, c’est impératif. Un refus palestinien constituera une aubaine sur laquelle Netanyahou édifiera des centaines et des milliers de logements. La diplomatie internationale trouvera toujours, et à juste titre, que 1.000 logements de plus en Cisjordanie, pour être répréhensibles et condamnables, ne valent pas l’horreur de la Syrie. Quant aux Israéliens, qu’ils ne se fassent pas d’illusions. Le refus palestinien n’ôtera rien de la popularité ni de la légitimité de la cause palestinienne. Personne ne se trompera sur la manœuvre israélienne, et quand bien même il y en aurait qui reprocheront à Abbas ce qu’ils ont à peine osé reprocher à Arafat en son temps, le refus palestinien ne rendra pas plus légitime les implantations juives en Cisjordanie. Israël portera, en dernière instance, la responsabilité de l’échec. Quel avenir après un nouvel échec ? Une troisième intifada ? Un boycott rampant ? Le recours a l’ONU ? Et face à toutes ces éventualités, Israël, plus que jamais assuré de sa bonne conscience, plus que jamais isolé.
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