Parfois mieux vaut se taire que grincer des dents

Dans Le Soir du 28 février 2013, Marc Uyttendaele, professeur à l’Université Libre de Bruxelles, réagit à l’émoi suscité par la rencontre entre le recteur de l’ULB, Didier Viviers, et le président israélien Shimon Peres. Nous reproduisons sa carte blanche.

A L’ULB, on grince des dents écrivait Le Soir de ce 27 février. On y grincerait des dents parce que le recteur de l’université participera à une manifestation avec le président de l’Etat d’Israël, Shimon Peres. Ceci suscite apparemment l’émoi du rédacteur en chef de la revue Politiques et de quelques militants au sein de l’université.

Nous voilà revenus au temps passé. Vont-ils nous dire que le dialogue entre Didier Viviers et Shimon Peres est à peu près aussi choquant que la poignée de mains échangée, en 1940, à Berchtesgaden entre Léopold III et Hitler ? Comme il faut d’emblée, avant d’oser s’exprimer sur un tel sujet dans un univers où règne la dictature de la pensée, offrir certaines garanties, qu’il soit clair que l’auteur de ces lignes est un partisan inconditionnel de la création d’un Etat palestinien et qu’il trouve détestable l’autisme dont font preuve, trop souvent, les gouvernants israéliens lorsqu’il s’agit de jeter les bases de la paix dans cette région du monde. La politique du gouvernement israélien est hautement critiquable, mais il n’en demeure pas moins qu’Israël a aussi un droit inconditionnel à l’existence et qu’il s’agit d’un Etat démocratique. Après avoir ainsi pu, peut-être, montrer patte blanche, il est possible d’aller plus loin. Non, il n’y a rien de choquant, au contraire, dans le chef du recteur de l’université de rencontrer le président d’un Etat démocratique, même si la politique de cet Etat est contestable. Non, il n’y a rien de choquant de trouver à Shimon Peres quelques qualités.

Ceux qui grincent des dents savent-ils seulement que, le 30 décembre 2012, Shimon Peres, président de cet Etat qu’ils honnissent, déclarait que : « Le seul moyen pour Israël d’influer de façon positive sur la région était de conclure un accord de paix avec les Palestiniens » et que ces négociations devaient être menées avec le président de l’autorité palestinienne, Mahmoud Abbas. Il ajoutait : « Beaucoup de gens (le) critiquent mais il n’y a pas d’autres leaders arabes actuellement qui se disent en faveur de la paix, contre le terrorisme et pour un État palestinien démilitarisé ». Le paradoxe est saisissant : Shimon Peres trouve qu’il faut dialoguer avec le président palestinien, mais Didier Viviers, recteur de l’ULB, lui, se verrait interdire tout dialogue avec Shimon Peres. Le propos est ridicule, sinon minable. Et il faut sans doute se demander, si parmi ceux qui dénient au recteur le droit de s’exprimer et de dialoguer avec Shimon Peres, ne se trouvaient pas certains qui, il y a un an, interdisaient, au sein même de l’université, à Caroline Fourest de s’exprimer.

Si ce diagnostic était exact, on y trouverait une cohérence désagréable et de réels motifs d’inquiétude. Il existerait au sein de l’institution des germes qui constituent l’antithèse de ce qu’elle incarne. L’ULB, en effet, a une histoire. Elle est façonnée par le libre examen, par le combat contre le totalitarisme religieux, par la résistance au nazisme, par le combat radical contre l’antisémitisme et toute autre forme de racisme, par l’irrévérence par rapport au pouvoir et par le souci de toujours faire montre de rigueur scientifique.

Cette histoire, nous, enseignants de l’ULB, nous avons le devoir intime de la porter et de la transmettre. Assumer cette mission aboutit non seulement à se ranger en rangs serrés derrière un recteur injustement attaqué, mais aussi à faire barrage à tous ceux qui, mauvais amis du peuple palestinien, abîment une cause juste en attisant les haines, provoquent d’inadmissibles amalgames et appauvrissent la pensée.

Marc Uyttendaele, professeur à l’Université libre de Bruxelles 

http://www.lesoir.be/199243/article/debats/cartes-blanches/2013-02-28/parfois-mieux-vaut-se-taire-que-grincer-des-dents 

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