Au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris (MaM), Palais de Tokyo, une grande exposition nous révèle toutes les tribulations de la création artistique en France durant la Seconde Guerre mondiale.
C’est au Palais de Tokyo, édifié pour l’Exposition universelle de 1937, que s’ouvrit en août 1942 le Musée national d’art moderne. Moment de consécration d’un art « français », expurgé de ses Juifs et autres artistes « dégénérés »… Vu la présence massive des artistes modernes en France avant la guerre et la politique mise en place par les Allemands et leurs collaborateurs français, l’art devint rapidement un « instrument de guerre ». L’exposition « L’Art en guerre » veut restituer ce que furent les formes de résistance à l’oppression dans les champs des Beaux-Arts. Un art de crise. Souvent, créer c’est résister, surmonter la peur de l’occupant et les vérités officielles de Vichy. L’exposition veut montrer que face à tout discours dominant et à toute terreur, il existe toujours des alternatives pour l’artiste.
Mises en valeur dans « L’Art en guerre », des œuvres exprimant le refus de se soumettre à l’Ordre Nouveau ont été créées jusque dans les nombreux camps d’internement et les prisons. Des œuvres irradiant l’énergie créatrice désespérée d’artistes emprisonnés par les autorités françaises, souvent livrés ensuite aux Allemands et à la mort. Citons ce saisissant carnet illustré de Horst Rosenthal, racontant en images son sort d’interné dans Mickey au camp de Gurs. Unique témoignage d’un dessinateur talentueux dont on ne connaît rien, déporté et assassiné à Auschwitz en 1942.
On retrouve bien entendu dans l’exposition les œuvres d’artistes juifs célèbres mis à mort par les nazis, tels Charlotte Salomon, le sculpteur et peintre abstrait Otto Freundlich et Félix Nussbaum. Ce peintre d’Osnabrück, réfugié dans notre pays puis arrêté comme Allemand, suspect par les autorités belges en mai 40, est parvenu à s’échapper du camp de Saint-Cyprien dans les Pyrénées-Orientales et a survécu, peignant dans la clandestinité à Bruxelles. Mais il se fera finalement arrêter en juin 44 avec sa compagne Felka Platek. Déportés de la caserne Dossin, ils périront tous deux à Birkenau.
Remarquons aussi cette petite toile expressionniste, datée de 1941, Les porcs, peinte par Chaïm Soutine. Figure quasi légendaire de la bohème juive de Montparnasse, Soutine, traqué par les autorités de Vichy, souffre d’ulcère de l’estomac et meurt d’une hémorragie interne en août 43. D’autres parviennent à échapper à la traque nazie, tel le peintre surréaliste Victor Brauner, Juif de Roumanie, caché en Provence avec l’aide de son ami, le poète résistant René Char.
Proches du Parti
L’exposition met aussi en valeur le travail de sauvetage accompli par Varian Fry, ce jeune Juste américain établi à Marseille en 1940-1941 et dont l’Emergency Rescue Committee (centre américain de secours) permet à beaucoup d’artistes et intellectuels de fuir la France de Vichy, tels Marc et Bella Chagall, Jacques Lipchitz, Victor Serge ou Claude Levi-Strauss…
Les dernières salles de l’exposition, documentant la vie artistique après la Libération jusqu’à la montée de la Guerre froide, montrent notamment les œuvres d’artistes proches du Parti communiste. Fils de Juifs russes immigrés à Paris après l’échec de la Révolution de 1905 en Russie, Boris Taslitzky (1911-2005) étudie à l’Ecole nationale supérieure des Beaux-arts de Paris. Entré dans l’Association des artistes et écrivains révolutionnaires en 1933, il s’inscrit ensuite au Parti communiste. Prisonnier de guerre en 1940, il s’évade pour rejoindre la Résistance. Arrêté en novembre 41 et interné d’abord dans une série de prisons et camps français, Taslitzky est déporté le 31 juillet 1944 à Buchenwald, où il dessine clandestinement afin de témoigner par ses croquis de la vie au camp. En 1946, Aragon fait publier une centaine de ses dessins bouleversants, illustrant l’enfer de Buchenwald. Taslitzky sera avec André Fougeron, un des principaux artistes communistes partisans d’une « peinture réaliste à contenu social ».
Jusqu’au 17 février 2013
« L’Art en guerre : France 1938-1947. De Picasso à Dubuffet »
au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 11 av. du Président Wilson, 75016 Paris
Mardi à dimanche 10h à 18h (jeudi jusqu’à 22h)