Marco Martiniello, professeur de Sociologie et spécialiste des migrations à l’Université de Liège, et Muriel Sacco, chercheuse en sciences politiques à l’Université libre de Bruxelles, ont présenté les conclusions d’une enquête qu’ils ont menée sur l’impact éventuel de l’arrivée des migrants du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord sur l’augmentation de l’antisémitisme en Belgique. Si les résultats sont rassurants, la méthodologie laisse songeurs…
Il s’agit en fait du volet belge d’une enquête européenne commanditée par la fondation d’utilité publique allemande EVZ (Remembrance, Responsability and Future) qui souhaitait absolument répondre à cette question qui la préoccupait.
Lors de la présentation du rapport, les deux chercheurs ont eu l’occasion de préciser leur méthodologie. « D’abord, nous avons récolté et analysé tout ce qui existait sur ces questions : les données de Myria (le Centre fédéral Migration), les enquêtes d’opinion qui ont été réalisées, etc., et on les a complétées par une enquête plus qualitative avec des experts clés et des personnes qui ont une expérience de terrain – au sein des organisations juives de Belgique et parmi celles qui travaillent avec les nouveaux migrants – et avec certains nouveaux migrants eux-mêmes. C’est un travail qui a duré un an », explique Marco Martiniello.
Les enquêtes qualitatives réalisées auprès des migrants eux-mêmes constituent effectivement un outil précieux pour mesurer l’existence ou l’absence d’antisémitisme dans leur chef. Sur base d’entretiens où la personne interrogée peut préciser son propos, le chercheur cerne mieux un phénomène qu’il peut affiner et nuancer.
Combien de migrants ont-ils rencontrés ? C’est à ce moment-là que le visage des deux chercheurs se fige, même si Muriel Sacco se résout à répondre à cette question évidente dans le cadre d’une enquête sociologique : « Nous avons interrogé trois migrants » !
Faille méthodologique
Vous avez bien lu, trois migrants. Il convient donc de s’interroger sérieusement sur les implications méthodologiques d’une telle enquête qui ne recueille que trois témoignages de migrants alors qu’ils constituent le véritable objet de ladite enquête.
Méthodologiquement, cela ne tient pas. N’importe quelle enquête en science sociale est réalisée à partir d’un échantillon d’une population ou d’un groupe cible afin d’en estimer les caractéristiques et opinions. Et ce n’est qu’ensuite que les chercheurs peuvent mener des entretiens approfondis à partir d’échantillons plus restreints. Mais plus restreint ne signifie ni confidentiel ni insignifiant.
Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre qu’aucun chercheur digne de ce nom ne peut prétendre dégager des conclusions à partir d’une enquête réalisée sur trois personnes alors que des dizaines de milliers de migrants provenant des Moyen-Orient et d’Afrique du Nord sont arrivés en Belgique depuis 2015.
N’importe quel jury de mémoire ou de thèse aurait renvoyé à ses chères études un étudiant ou un doctorant qui aurait osé présenter une enquête ne comprenant qu’un échantillon de trois personnes.
C’est alors que nous leur faisons remarquer la faille méthodologique de cette enquête. Les réponses que les deux chercheurs nous donnent sont très éloignées des préoccupations scientifiques : manque de temps, de moyens, difficulté de réaliser des entretiens avec des migrants… Fort bien. Mais pourquoi ne pas en tirer les conclusions qui s’imposent ? De nombreux chercheurs à travers le monde ont été amenés à constater qu’il est difficile voire impossible de mener certaines enquêtes.
De ces trois migrants, nous ne saurons que peu de choses : une Guinéenne et deux Erythréens dont l’un d’entre eux tenait des propos antisémites. Faut-il alors en déduire qu’un tiers des migrants sont antisémites ? En toute logique, c’est la conclusion qui s’imposerait. Mais avec trois migrants sondés…
C’est donc en s’appuyant surtout sur les données quantitatives disponibles que les deux chercheurs belges soulignent qu’il n’y a pas de montée d’antisémitisme en Belgique depuis 2010 et qu’il n’y a aucun lien qu’on peut faire aujourd’hui entre l’arrivée de ces migrants et l’antisémitisme. « Les données dont on dispose ne permettent pas, d’une part, de montrer qu’il y a une augmentation d’actes antisémites depuis une dizaine d’années, et d’autre part, de lier ceux-ci à la présence des nouveaux migrants », explique Marco Martiniello. « Et ce qui est intéressant, c’est que l’on arrive globalement à des conclusions semblables dans les cinq pays étudiés ». Il s’empresse de souligner qu’il n’est nullement question de nier l’antisémitisme : « C’est une réalité qui reste préoccupante, mais qu’aujourd’hui on ne peut absolument pas lier à l’afflux de nouveaux réfugiés, de nouveaux demandeurs d’asile, de nouveaux migrants ».
Bonne nouvelle à annoncer
Comment expliquer qu’aucun journaliste ayant consacré de longues pages à cette enquête n’ait même pas posé la question de la taille de l’échantillon ? Peut-être parce qu’il y a une bonne nouvelle à annoncer et que des chercheurs sérieux y apportent leur caution scientifique.
En dépit de cette lacune majeure, il convient de reconnaitre que cette enquête s’appuie toutefois sur une documentation importante recueillie notamment auprès des acteurs concernés et des spécialistes de l’antisémitisme et qu’elle ne cherche pas à évacuer le problème : « Dans tous les pays examinés, les attitudes antisémites sont plus fréquentes au sein des minorités musulmanes que dans l’ensemble de la population », peut-on lire dans le rapport global concernant les cinq pays envisagés (Belgique, France, Allemagne, Pays-Bas et Royaume-Uni).
Une question majeure demeure : pourquoi mener une enquête sur base d’une hypothèse formulée par une fondation allemande inquiète de voir ses concitoyens associer l’émergence de l’antisémitisme et d’autres fléaux (sexisme, homophobie, terrorisme, etc.) en Allemagne à l’arrivée des migrants du Moyen-Orient depuis 2015 ? De tels phénomènes n’ont pas défrayé l’actualité belge. Des faits analogues à ceux de Cologne (agressions de femmes) ne se sont pas produits en Belgique et la mobilisation citoyenne en faveur des migrants a plutôt montré que l’opinion publique belge se montrait plutôt ouverte et tolérante sur cette question.
On peut surtout regretter qu’une étude d’une telle ampleur sur l’antisémitisme n’ait pas abordé de manière plus large cette problématique en étendant l’enquête aux populations belges, quelles qu’elles soient (musulmans compris) comme l’avait fait en 2011 l’étude universitaire « Jong in Brussel » menée par le sociologue Mark Elchardus, professeur à la VUB. Le questionnaire de cette enquête avait été soumis à quelque 2.800 jeunes, et non pas trois, issus de 32 écoles secondaires flamandes, sur les 42 recensées à Bruxelles. A travers ce questionnaire, l’enquête a pu révéler que plus de 50% des élèves musulmans exprimaient de l’antisémitisme.
Il se peut que dans les mois à venir, cette lacune sera comblée par un chercheur qui nous livrera les conclusions de son enquête sur l’antisémitisme en Belgique francophone. En attendant, continuons de faire preuve de générosité et d’ouverture en accueillant dignement ces migrants en quête d’un avenir meilleur.
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