Le calendrier grégorien serait-il un énorme pique-assiette ? L’année dernière, Noël s’est invité le dernier soir de Hanoucca, et cette année, c’est le premier soir qui doit partager l’affiche avec Saint-Nicolas, mettant à nouveau la communauté juive de Belgique face à une concurrence hautement déloyale.
Saint-Nicolas est le fournisseur officiel des cadeaux insensés. Sans faire le moindre effort, on peut offrir à son enfant un drone à caméra vidéo ou un coffret karaoké Kendji Girac, vaccinés contre la rupture de stock. Comparé à cette avalanche providentielle de mauvais goût, c’est à un voyage initiatique que s’apparente le schlep à travers la ville pour trouver nos 44 précieuses bougies au diamètre rarissime de 5 millimètres. Pour nous, un dreidl en bois peint a tellement plus de poids que tous ces gadgets vides de sens. Moi qui profite toujours de Hanoucca pour faire des cadeaux utiles à mes enfants, en renouvelant par exemple leur stock de chaussettes et de sous-vêtements, je peux vous dire que cette fête a une vraie signification pour eux, détachée du bling-bling consumériste (ils reçoivent aussi un vrai cadeau, n’appelez pas les services sociaux, merci).
On sait que Saint-Nicolas bénéficie d’un capital sympathie indéboulonnable. Il joue les gentils en se faisant prendre en photo avec les écoliers et leur offre des friandises. Mouais. Moi, un curé belge qui refile des bonbons aux enfants en les faisant sauter sur ses genoux devant un appareil photo, ça m’a toujours plus inquiétée qu’autre chose.
Traditionnellement, Hanoucca célèbre la force et la détermination de Yéhouda HaMaccabi, valeureux guerrier juif qui résista à l’hellénisation imposée par Antiochos IV Epiphane au IIe siècle avant notre ère. Il fut le premier à monter au front pour défendre sa culture, sans rien demander en retour. De l’autre côté, on a affaire à un type qui fait faire le sale boulot par son homme de main armé d’un fouet et, par-dessus tout, il se fait rétribuer en biscuits et verres de lait. Cadeau ? Intimidation mafieuse, oui !
Et même lorsque je trouve de merveilleux Maccabis en chocolat, que se passe-t-il quand on leur retire leur petit pyjama d’aluminium ? C’est Saint-Nicolas qu’on retrouve planqué sous la tunique du héros juif. Imposture !
Mais à un moment la compétition s’achève net, et c’est Hanoucca qui gagne haut la main. Tout ça parce que les latkès et les soufganiot entrent dans l’arène et écrasent le massepain à coup de Marteau (l’étymologie du mot hébreu Maccabi). Il n’y a rien qui rivalise avec les douceurs de Hanoucca, même les plus fervents catholiques le disent.
Hag Hanoucca Sameah !
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Comment écrire un billet humoristique, le premier de surcroît, alors que Paris pleure ses morts, ses blessés, et qu’on se demande tous comment se relever après un tel choc ? Comment rire après les attentats du 13 novembre ? Exactement comme nous l’avons fait après ceux du Musée juif de Belgique en mai 2014, de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher en janvier dernier. En se forçant un peu au début, mais en renouant vite avec ce qui fait justement que nous sommes pris pour cible : notre liberté. Nous sommes libres de vivre comme nous le décidons, de rire, de boire un verre après le concert, d’aimer qui nous voulons, de faire l’amour, de nous engueuler et ou de jouer aux cartes avec qui nous voulons. Alors continuons, c’est tout ce que nous avons, tout ce que nous sommes, et tout ce qui les terrorise, eux. Parmi les nombreux textes publiés sur les réseaux sociaux après les attaques, la phrase d’un ami musicien parisien (Manuel Marchès) m’a fortement encouragée : « S’ils n’ont pas peur de mourir, n’ayons pas peur de vivre ».
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