Patrick Séverin : ‘Les conflits peuvent aussi être gris’

A quelques jours des 19e commémorations du génocide des Tutsi au Rwanda, le journaliste Patrick Séverin, réalisateur du documentaire Des cendres dans la tête, nous explique comment l’histoire de son cousin Sylvain, rescapé de la tragédie, a croisé celle de la Belgique. Comment notre pays s’est intéressé aux survivants en occultant totalement le rôle qu’il a lui-même joué dans les événements.

Après avoir suivi des études de communication à Liège, travaillé pendant quatre ans à la rédaction du journal Vers l’avenir, Patrick Séverin décide à 26 ans de faire une pause carrière, « d’arrêter le temps », le rythme du quotidien l’obligeant sans cesse à la fuite en avant. « Je voulais me mettre en position de faire des choix, me retrouver confronté à des difficultés que je n’avais jamais réellement connues », confie-t-il. Le tour du monde prévu initialement se limitera finalement au continent asiatique qu’il découvre et décide de ne plus quitter.

Mais le retour au pays s’avère difficile et Patrick Séverin voit dans le mouvement de restructuration qui touche son journal une porte de sortie. Intéressé par le documentaire, pour faire l’écho de ses préoccupations, il part se former à Montréal en 2007. C’est quelques jours avant son départ que se fera le déclic. « A l’occasion d’un mariage dans la famille, j’apprends que mon cousin adopté est un survivant du génocide des Tutsi au Rwanda. Pourtant journaliste, je ne m’étais jamais posé la question de savoir d’où il venait… ». Le projet d’un voyage ensemble au Rwanda est évoqué, mais Patrick Séverin est attendu à Montréal. Il y voit le film Shake Hands with the Devil, biographie du général canadien Romeo Dallaire, en charge des troupes de l’ONU au Rwanda, qui lui apprend que la carte d’identité ethnique est une création… des Belges ! « Cela a été pour moi un vrai choc », assure Patrick Séverin qui reste encore marqué par les images de guerre vues alors qu’il n’avait que 14 ans. « Je connaissais bien cette histoire, mon grand-père s’était aussi rendu au Rwanda en 95 avec MSF, mais le rôle décisif joué par la Belgique m’avait complètement échappé », relève-t-il. « Il était devenu évident pour moi d’en faire quelque chose, en creusant l’implication belge au Rwanda et en essayant de comprendre pourquoi on en parlait si peu chez nous ».

Décrypteur

Patrick Séverin insiste, son moteur n’est en rien la culpabilisation, mais bien la responsabilisation citoyenne, ou comment peut-on être amené à parler des relations entre la Belgique et le Rwanda sans parler de cette histoire-là. En 2008, comme il se l’était promis, il part avec son cousin Sylvain sur les traces de son histoire, avec en parallèle l’idée d’interviewer des Rwandais sur le rôle de la Belgique dans le génocide. « Je ne suis pas choqué par le fait que la Belgique ait quitté le Rwanda, mais par le fait qu’aucune voix ne se soit levée pour maintenir sa présence », souligne Patrick Séverin qui a appris pendant son tournage que quelqu’un de mauvais était désigné au Rwanda par l’expression « un Belge »… « Plus on creuse dans cette histoire et moins on a de repères », estime-t-il. « Les réponses tranchées, le noir et blanc sont propres aux génocides, mais les conflits peuvent aussi être gris. Kagamé, génie ou tyran, je ne suis toujours pas parvenu à me faire un avis sur la question ».

Patrick Séverin retournera à plusieurs reprises au Rwanda, seul, pour finaliser son film, pour y organiser un échange entre journalistes belges et rwandais ayant pour thème la liberté d’expression, pour coordonner aussi une formation à la diversité (EPTO) entre Européens et Africains. Il y réalisera un autre reportage « Kigali 2020, l’immigration inversée » (Prix Dexia 2010), consacré à ces Belges d’origine rwandaise qui retour­nent au Rwanda. « Un phénomène interpellant : partaient-ils à la recherche d’un nouvel Eldorado ou pour poser les bases d’un nouveau drame ethnique ? J’ai enquêté pendant un mois sans trouver la réponse… ».

Patrick Séverin achève son documentaire Des cendres dans la tête en 2011, qu’il diffuse en 2012 via Lesoir.be pendant la semaine des commémorations du génocide et aujourd’hui sur Vimeo.

Le 5 mars dernier, il était projeté au CCLJ dans le cadre du programme « La haine, je dis NON ! » devant 170 élèves. « Une nécessité », selon Patrick Séverin qui s’inquiète en apprenant qu’un rhétoricien sur trois ne sait pas que le Congo a été belge… « Mon cousin avait à l’époque le même âge que ces jeunes et constitue donc une porte d’entrée plus accessible à ces éléments historiques », note le réalisateur. « La quête qu’il mène est un mode visuel qui peut les toucher plus facilement ».

Raconter des histoires personnelles en jouant le décrypteur, donner un autre regard, un autre éclairage sur la société, grâce à des témoignages, créer des ponts en brisant les idées reçues, tels sont les objectifs que Patrick Séverin s’est fixés en lançant également sa société de production. « Ce qui m’ennuie, c’est l’ignorance », déclare-t-il encore. « C’est à l’école de donner ce bagage, et je m’étonne que le travail de mémoire ne se fasse pas avec l’histoire coloniale comme il se fait avec la Shoah. Je pense que cela empêcherait le désintérêt collectif ».

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