Grande voix de la radio française, Paula Jacques fait germer une famille recomposée atypique. Comment renaître en Israël, après l’exil et les camps ? Un chant à la vie !
L’écriture constitue-t-elle l’outil idéal pour une « curieuse de naissance » ?
Paula Jacques A l’instar de mon héroïne, j’étais une petite fille follement amoureuse des livres. Ils représentaient un refuge, une consolation. Mi-rêveuse, mi-rebelle, je percevais les mots comme une aventure, mais je n’envisageais pas d’écrire. La littérature m’a aidée à parcourir le monde et à mieux me connaître. Tant la curiosité envers les autres que l’empathie sont des qualités pour devenir journaliste ou écrivain. J’existe en fonction des êtres qui me peuplent, mais mes romans ne sont pas autobiographiques. Le romancier restitue une vérité « plus vraie » que l’historien, parce qu’il rend le passé plus présent en faisant entendre l’Histoire à travers les émotions.
Ayant quitté l’Egypte, vous sentez-vous une éternelle exilée ?
PJ Bien sûr, une fois qu’on a été exilée, on l’est toujours au fond de soi ! Ainsi la langue française est ma terre, ma patrie, ma mère, mon jouet, mon ravissement et ma raison d’être. Les héros de ce roman, Lola et Solly, ont été arrachés à leurs parents, leur pays, leur enfance heureuse et sécurisée. Soudés, ils ont besoin de chaleur humaine en raison de cet abandon. Ils se construisent une famille improbable, composée de deux orphelins séfarades et de deux rescapées des camps ashkénazes. Ensemble, ils apprennent à pousser les portes de l’Autre et de Soi.
Tout comme eux, le jeune Etat d’Israël se cherche une identité. Quelles sont ses difficultés ?
PJ Le défi de ce petit pays très pauvre est compliqué, car il doit intégrer des milliers d’immigrés. Comment bâtir une Nation à partir d’un tel brassage ? Ce n’est pas la religion qui la constitue, mais la langue hébraïque et l’idée d’un pays en danger, qui doit être défendu. Dans les années ’60, Israël veut éradiquer le passé pour imposer un homme fort, à l’avenir radieux. Les citoyens symbolisant la conscience de cette terre sont les kibboutznik. Or mon roman ose aborder des tabous : le rejet des immigrants séfarades et des survivants de la Shoah, réduits au silence. Ce n’est qu’avec le procès Eichmann qu’Israël se découvre une mémoire et réalise qu’il a une dette envers les victimes.
Sachant que nous sommes des êtres complexes, qu’implique la survie ?
PJ Si je mets en scène des héros qui n’en sont jamais, c’est parce que je suis intéressée par la part d’ombre et de lumière que nous renfermons. Mes livres ne reflètent pas de jugement moral, mais ils se demandent comment l’Homme est capable de faire tant de mal à l’Homme. Pourquoi la Shoah n’a pas servi de leçon ? La survie incarne une question de fond pour les Juifs. Fidèles à ce qu’ils sont, ils témoignent d’un élan vital incroyable. Le judaïsme ne promet pas le paradis, alors peut-être qu’il nous enseigne l’amour de la vie. La Bible soutient d’ailleurs que celle-ci est un précieux don de Dieu, aussi faut-il tout faire pour la préserver. Mes héros ont vécu de telles horreurs qu’ils ont besoin d’amour. Aimer son semblable représente la seule force qui mérite d’exister. Etant un chaînon de l’espèce humaine, je me maintiens éveillée, en colère et solidaire, mais cela ne fait pas de moi une Sainte (rires).