Penser les génocides

Directeur de la formation au Centre de Documentation juive contemporaine / Mémorial de la Shoah, à Paris, professeur à l’ULB et ancien directeur de publication de Regards, Joël Kotek nous explique les objectifs du séminaire qu’il organisait en Pologne en janvier dernier. Un séminaire financé par le CDJC mais aussi la Fondation pour la Mémoire de la Shoah présidée par Simone Weil, et la Communauté française de Belgique. Quel bilan tirez-vous de ce premier séminaire en Pologne organisé avec le Centre de documentation juive contemporaine (CJDC)?
Nous sommes partis avec 56 étudiants de 1ère année de l’Ecole de journalisme de Lille et une dizaine d’étudiants en communication de l’ULB, accompagnés des meilleurs spécialistes de la question. Je cite au hasard Annette Wieviorka (CNRS), Maxime Steinberg (ULB), Thomas Gergely (ULB), Nicolas Werth, le plus grand soviétologue français, Yves Ternon, spécialiste de la criminalité d’Etat. J’avais déjà organisé deux fois ce voyage depuis Bruxelles, mais ce dernier ayant pour thème Les génocides et les crimes contre l’Humanité au XXe siècle était le plus ciblé et sans aucun doute le plus professionnel. Situés à 1 h à peine d’Auschwitz-Birkenau, nous nous sommes rendus sur place bien sûr, en privilégiant la pédagogie de la raison plutôt que de l’émotion, en montrant la singularité de la Shoa (elle reste un crime sans précédent), mais en parlant aussi d’autres génocides tels celui des Herero en Namibie, en 1904, qui semble être le premier génocide du XXe siècle, le génocide des Arméniens en 1915, avec le témoignage d’un jeune Arménien issu de la troisième génération. Les crimes en Pologne, les crimes staliniens ont également fait l’objet d’explications. Et nous avons bien entendu consacré une large place au Rwanda où je me rends prochainement pour commémorer les 10 ans du génocide des Tutsi.

Contrairement à ce que Tariq Ramadan affirme, les intellectuels juifs ne parlent donc pas que de la Shoa…
Nous démontrons par l’exemple que c’est tout à fait faux. Notre idée est d’expliquer ce qu’est un génocide et ce qu’il n’est pas et ce, sur des bases. Les quatre génocides du XXe siècle avaient tous l’objectif d’éliminer en totalité un peuple jugé en trop sur terre, on tue quelqu’un pour la seule raison d’être né juif, arménien, tutsi ou herero. Nos étudiants, je pense, ont parfaitement compris cette singularité. Ils ont d’ailleurs réuni toutes les informations qu’ils ont reçues dans ce qu’on pourrait appeler un «catalogue des crimes du XXe siècle, sans erreurs», soit une brochure de quelque 80 pages* d’une qualité exceptionnelle, qui fait bien la différence entre les crimes contre l’Humanité et les crimes de guerre. Une procureur du Tribunal pénal international est également venue compléter leurs connaissances en les informant des outils existant en matière de lutte contre les génocides.

Il est important selon vous d’«éduquer» les futurs journalistes?
C’est essentiel. Ce sont eux qui feront l’information et fabriqueront l’opinion de demain. Je me rappelle d’une étudiante qui, en apprenant qu’une responsable de Yad Vashem allait venir nous parler, s’est indignée en soulignant qu’elle n’était pas là pour écouter Sharon. Réaction tout à la fois symptomatique et scandaleuse. Qui plus est, outre d’être une brillante chercheuse, notre oratrice israélienne se trouvait être une militante pour la paix! Tout s’est finalement bien terminé : notre étudiante a compris qu’il ne fallait pas juger par a priori. C’est une toute petite goutte d’eau dans l’océan, mais je crois que ce travail peut contribuer à mettre les choses au clair et surtout tenter de mettre fin à cette tendance actuelle qui est de tout mélanger. Notre prochain voyage s’adressera probablement à un groupe de jeunes des banlieues.

* Mémoires vives n°1 – L’Humanité en danger. Génocides du XXe siècle, ESJ, Février 2004

Exposition Rwanda, le génocide des Tutsi jusqu’au 14 mai au Mémorial-CDJC, 37 rue de Turenne, 75003 Paris – Entrée libre (lu.-je. de 10h à 18h, ve. de 10h à 17h) – Infos : (+33) 01.42.77.44.72

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