C’est la promesse politique de ce printemps à Paris. L’espoir d’une réunion citoyenne au fonctionnement horizontal, sans leader, sans récupération, sans tomber dans les vieux travers cyniques et électoralistes dont les électeurs sont las.
Nuit Debout, c’est poétique et pardon de le dire, bordélique, la place de la République à Paris ressemble soudain à une gigantesque AG sorbonnarde, on y partage et on y débat beaucoup, tous ensemble, c’est utopique et pourtant soudainement réel, puisque le mouvement se réactive chaque soir. A la nuit tombée, la place ressemble à une agora ; l’heure tardive lui donne des allures de projet onirique. La gauche de gouvernement observe évidemment le phénomène de près. Il germe concrètement à Nuit Debout tout ce dont le Parti Socialiste et ses alliés sont dépourvus depuis des années : de la ferveur, de la simplicité, un véritable esprit de gauche guidé par l’envie de changer le monde, mais surtout de le partager.
Le hic est que Nuit Debout n’a pas la capacité de mobilisation de Podemos. On y est entre Parisiens plutôt privilégiés, beaucoup d’étudiants, l’assistance est jeune et, avouons-le, déjà politisée. L’ancrage de Nuit Debout est aussi sa principale limite. Il ne s’agit pas d’un mouvement global, mais bien d’une initiative d’extrême gauche qui prêche d’abord et surtout ses convertis… Voilà pourquoi Alain Finkielkraut en a été chassé. Pas parce qu’il est juif, comme cela a pu se lire avec insistance sur la blogosphère. Cela est faux et contesté par l’académicien lui-même. Mais plutôt parce qu’il est catalogué comme réactionnaire. Ses idées sont incompatibles avec celles du mouvement, le philosophe y est détesté, il y est perçu comme un ennemi par les débatteurs de la place de la République, des débatteurs qui se complaisent surtout dans l’entre-soi. La démarche initiale d’Alain Finkielkraut était pourtant louable. Dans les colonnes du Figaro, l’écrivain explique : « Intrigué par tout ce que je lisais dans la presse sur le mouvement Nuit debout, j’ai voulu juger par moi-même. Je suis donc allé samedi soir place de la République, à Paris ». On connaît la suite, désastreuse pour l’image du Collectif et peu flatteuse pour l’homme de lettres. En s’appuyant sur l’exemple, la mésaventure finkielkrautienne dit tout de la haine de notre époque pour la figure de l’intellectuel. L’air français est lourd, son message est clair : personne ne comprend plus à quoi un intellectuel peut servir. Autant s’en débarrasser. Pas un hasard, dès lors, si l’on parle beaucoup de l’essai de Manuel Cervera-Marzal, Pour un suicide des Intellectuels (éd. Textuel, 140 pages, 13e).
Reste que le plus gênant dans Nuit Debout n’est certainement pas la micro-polémique Finkielkraut. C’est plutôt l’infiltration sournoise de mouvements périphériques au rassemblement. Leurs messages sont désormais classiques : Israël est un Etat voyou qu’il faut combattre. Place de la République, on laisse les damnés de la Terre à leur sort. La Palestine y est évoquée comme mythe, pas comme réalité.
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