Le 9 novembre 2014, l’Allemagne célébrait les 25 ans de la chute du mur de Berlin avec une grande fête devant la porte de Brandebourg et des milliers de ballons lumineux le long du tracé du mur. A l’époque, des milliers de Berlinois avaient bravé le froid pour franchir librement la frontière entre la RDA et la RFA. Vingt-cinq ans plus tard, Peter Fischer se souvient. A l’époque, il était l’un des dirigeants de la minuscule communauté juive de RDA.
Le soir du 9 novembre 1989, Peter Fischer, 45 ans, ne s’est pas précipité vers le mur de Berlin pour passer à l’Ouest. Il n’a pas accouru vers la porte de Brandebourg pour détruire de ses mains le « mur de la honte », comme on l’appelait en République fédérale d’Allemagne (RFA). « La chute du mur, je n’en voulais pas », explique ce Berlinois qui, il y a 25 ans, occupait la fonction de secrétaire de la communauté juive d’Allemagne de l’Est (RDA). « Je ne connais personne de la communauté qui ait applaudi le soir du 9 novembre », se rappelle-t-il. « L’hystérie collective et les cris “Allemagne, Allemagne !” nous semblaient suspects et nous effrayaient ».
Peter Fischer, aujourd’hui âgé de 70 ans, est l’une des figures centrales de la communauté juive de Berlin. Président d’honneur de la fondation Amcha qui vient en aide aux victimes de la Shoah, il avoue être mal à l’aise dans cette Allemagne réunifiée. La faute à l’Histoire et à celle de sa mère dont aucun parent n’est revenu vivant de la Seconde Guerre mondiale. « Ma mère avait 17 ans lorsqu’elle a fui, seule, à Londres, un an après la Nuit de cristal. A son retour, elle a toujours voulu oublier sa judéité ». Le père de Peter Fischer, lui, était un militant communiste qui fut incarcéré dans les années 1930. Il rencontre sa future épouse à Londres, mais rentre à Berlin après la guerre pour créer une nouvelle Allemagne. « Banni du parti par les nazis, il voulait être réhabilité et a toujours eu une vision idéaliste de la RDA », explique Peter Fischer. Sous la RDA, Peter Fischer était lui aussi membre du parti unique SED. Ce n’est que dans les années 1970 qu’il se tourne vers la communauté juive de Berlin-Est, à la suite de son service militaire. Il y est choqué par les chants nazis entonnés en cœur et se fait insulter par un officier saoul qui menace de « rallumer les chambres à gaz ». « Je ne suis pas entré dans la communauté juive pour des raisons religieuses, mais parce ce que j’avais perdu une partie de mes illusions sur le parti », raconte-t-il.
A l’ombre du grand frère russe
A l’époque, la communauté juive de RDA compte à peine 400 membres, en majorité âgés de plus de 60 ans et peu religieux. Jusque dans les années 1950, l’antisémitisme joue un rôle important dans la vie politique de la RDA qui calque alors son agenda sur celui du grand frère russe, mais la mort de Staline ramène une certaine sérénité dans la communauté. « Les activités étaient encadrées, mais notre vie était assez protégée. Nous pouvions voyager, en Israël ou en RFA pour voir notre famille », se rappelle Peter Fischer. Il comprend toutefois vite les limites d’un régime qui se veut l’héritier de la « Résistance antifasciste », mais qui refuse d’assumer une quelconque responsabilité dans le génocide des Juifs. « Les faits de résistance de mon père communiste intéressaient beaucoup les gens, mais pas l’histoire de ma mère et de sa famille disparue dans les camps », raconte-t-il avec dépit. « Dans les expositions sur Auschwitz, seules les victimes communistes étaient mises en avant ! ».
Il faudra attendre le milieu des années 1980 pour sentir une évolution sur le sujet. Peter Fischer la constate en 1988, lors du cinquantenaire des commémorations de la Nuit de cristal. « Les journaux parlaient tous les jours de nous ! Les gens se sont mis à rechercher les cimetières juifs, à parler de leur passé nazi ».
La chute du mur modifiera ensuite profondément la vie de Peter Fischer. La minuscule communauté juive de Berlin-Est opère sa « réunification » avec celle de Berlin-Ouest qui compte 3.500 membres. La création d’une entité unique ne se fait pas sans tensions. « Notre communauté est devenue un minuscule grain de sable », regrette Peter Fischer qui prend à l’époque la tête de la nouvelle entité berlinoise. Il en est encore aux commandes lorsque arrivent les premiers immigrants juifs de l’ex-Union soviétique. « C’était une période fascinante », se souvient-il. « La communauté a subitement pris des couleurs russes ». L’idée d’émigrer et de fuir cette Allemagne réunifiée qui lui fait tant peur n’est jamais venue à l’esprit de Peter Fischer et de sa femme Eva. Bien installés dans leur pavillon du quartier de Weissensee, ils n’ont jamais envisagé de quitter Berlin-Est. Ni à l’époque de la RDA ni après la chute du mur.
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