Philippe Rochot dans l’islam des révoltes

Grand reporter à Radio France puis à Antenne 2, ex-otage au Liban, Philippe Rochot a couvert les conflits du Moyen-Orient pendant vingt ans. A la lumière de son dernier livre, Dans l’islam des révoltes (éd. Balland), ce passionné du monde arabo-musulman revient avec nous sur son expérience.

 
Votre livre s’articule autour de la problématique des otages. Un événement a-t-il selon vous été le déclencheur de cette stratégie terroriste ? La prise d’otages a été largement utilisée par les groupes armés dans le conflit du Liban, notamment dans la phase « guerre civile » à partir de 1975. Les victimes étaient de simples citoyens libanais, capturés selon leur confession, puis échangés ou exécutés. Pour les étrangers, les prises d’otages remontent à 1985, avec la détention du journaliste Terry Anderson et celle de diplomates français ou de professeurs de l’Université américaine de Beyrouth. L’impact sur l’opinion aux Etats-Unis a été très fort et a atteint des sommets avec le détournement du Boeing de la TWA sur Beyrouth en juin 1985. L’opération était menée par une « coalition » Amal-Hezbollah. Elle s’inspirait de la prise d’otages à l’ambassade américaine à Téhéran, lors de la révolution iranienne en 1979, qui s’était avérée payante pour le régime des mollahs. La médiatisation a été immédiate et la capture des passagers américains a permis aux organisations chiites libanaises d’obtenir la libération de plusieurs centaines de détenus libanais du camp d’Atlit en Israël.
 
Vous avez vous-même été pris en otage pendant 105 jours. Comment vit-on l’après ? Quand le « Jihad islamique » a annoncé « l’exécution » de Michel Seurat le 5 mars 1986, j’ai accepté de retourner à Beyrouth avec une équipe de reportage (Hansen, Cornéa, Normandin). Je l’ai fait pour ma chaîne, pour les otages et leurs familles, pour mon pays. Il y avait une très forte pression sur moi. A mon retour, je n’ai pas été vraiment remercié par le pouvoir politique pour avoir pris le risque de partir au Liban alors qu’on y exécutait les Français. J’ai aussi considéré mon enlèvement comme une profonde injustice, car dans mes reportages, j’étais plutôt compatissant avec les populations chiites de Beyrouth-Sud et du Liban-Sud. Je comprenais leur cause. Là non plus, je n’ai pas été remercié… Ces gens-là vivent sur une autre planète; ils pensent que le monde est partagé entre l’islam et la guerre. Eux appartiennent au monde de l’islam et vous vous appartenez au monde de la guerre. Vous êtes donc un ennemi. Après ma détention, j’ai continué de couvrir les conflits du Proche-Orient ou d’Afghanistan parce que j’aime mon métier et que ces régions me passionnent, mais toujours avec en arrière-pensée qu’il ne fallait pas être capturé une deuxième fois. Par exemple, je ne fréquente plus Gaza depuis l’enlèvement du journaliste de la BBC Alan Johnston, en mai 2008.
 
La France fait-elle tout ce qui est en son pouvoir pour obtenir la libération du soldat franco-israélien Guilat Shalit ? La France n’a pas de contact direct officiel avec le Hamas. On dit que des personnalités comme Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères, sont en relation avec lui, mais c’est insuffisant. Nos relations avec la Syrie se sont améliorées, et cela peut aider. Nous comptons aussi sur des pays amis comme la Suisse et la Norvège qui ont des contacts avec le pouvoir en place à Gaza pour tenter d’assouplir la position du Hamas. Je pense qu’il y a une volonté sincère du Président Nicolas Sarkozy de voir Guilat Shalit retrouver la liberté, mais nos moyens sont plutôt faibles. La clé de sa libération se trouve surtout à Jérusalem.
 
« Nous avons la chance de vivre dans un monde en paix » dites-vous, tout en évoquant une « guerre asymétrique » opposant ceux qui décomptent les morts et ceux qui sont fiers de mourir en martyrs. Quelle issue voyez-vous ? Par rapport à mes parents qui ont vécu deux guerres mondiales, notre planète ne connaît pas de conflit mondial, mais des foyers de guerre. Pour moi, le phénomène des « kamikazes martyrs » est terrible. Comment des jeunes peuvent-ils en arriver à sacrifier leur vie et celle d’innocents au nom d’une cause, même si elle est juste ? Ils vivent dans un autre monde, mais nous devons constamment tenter le dialogue avec ces gens pour ne pas en arriver à des situations aussi extrêmes.
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