A force d’écrire de passionnantes biographies richement documentées, Pierre Assouline avait souhaité rechercher dans un livre précédent, Rosebud, éclats de biographies, le détail révélateur des failles et des secrets que chaque individu recèle. Ce détail, qu’il avait nommé Rosebud, en référence au mot énigmatique dont on ne comprend la signification qu’à la fin du film Citizen Kane d’Orson Welles, permet au biographe d’entrer dans le labyrinthe souterrain d’un individu.
Après avoir lu les premières pages ce son dernier livre, Vies de Job, on serait tenté de voir dans ce récit biblique le Rosebud de Pierre Assouline. Il avoue d’ailleurs avoir été fasciné depuis des années par l’histoire de Job. « J’ai toujours éprouvé un vif intérêt pour la tradition juive et les textes bibliques, même s’il s’agit d’une préoccupation intellectuelle autant que spirituelle », précise-t-il. Il ajoute : « En tant qu’écrivain, je suis toujours envahi par des personnages que je laisse dans un coin et au bout de quelques années, je m’attaque à eux sans trop me poser de questions. C’est seulement une fois que j’ai terminé d’écrire le livre que j’ai la réponse ».
A ceux qui s’empressent de rechercher dans la judéité de Pierre Assouline la raison exclusive qui l’a poussé à se pencher sur Job, il apporte une réponse nuancée en rappelant que le grand intérêt du Livre de Job réside dans sa valeur universelle : « Job n’est pas juif. Il n’est pas un Hébreu non plus. Une des raisons pour lesquelles Job a survécu et exerce une telle influence sur les hommes, c’est précisément parce qu’il n’appartient à aucune confession particulière. On le retrouve aussi bien dans le christianisme que dans l’islam. Et Job a également du sens pour les laïques absolus. Le trait de caractère de Job que je retiens le plus est sa capacité de résistance. Tout se ligue contre lui, même son Dieu qu’il respecte tant. Son corps est martyrisé, il est abandonné de tous, et même au plus profond de cette solitude absolue, il ne renonce pas. C’est une leçon extraordinaire ».
La question du mal
En creusant le personnage de Job, Pierre Assouline s’est progressivement aperçu que son intérêt pour Job était dicté par le questionnement sur le mal. S’il admet volontiers que dans Job la question du mal se pose par rapport à la justice divine, il considère malgré tout qu’on peut aussi comprendre Job sans passer par Dieu. « Le meilleur exemple pour l’illustrer c’est Le Procès de Kafka », explique-t-il. « Le héros de ce livre, Joseph K, ne sait pas pourquoi on l’arrête. Il ne comprend rien du tout et plus le récit avance, moins il comprend ce qu’il subit. Et la question de Dieu est complètement évacuée. On voit bien que dans Le Procès, la question du mal est centrale. “Qu’ai-je fait de mal ?” est précisément la question que se pose l’homme à chaque fois que le malheur et la souffrance s’abattent sur lui. Et ce, même s’il n’est pas croyant ».
Pour convaincre les plus perplexes, Pierre Assouline n’hésite pas à donner d’autres exemples plus contemporains. « Dans une excellente pièce de Jean-Claude Grumberg, Vers toi, Terre promise, un couple de dentistes juifs à qui il arrive plein de problèmes après la Shoah ne cesse de se demander ce qu’il a pu commettre pour mériter ça : “Mais qu’est-ce qu’on a mal fait ?”. Grumberg n’est pourtant pas un Juif religieux », insiste Pierre Asssouline.
Si Vies de Job est une réflexion sur l’essence même d’une biographie, il nous permet de mieux connaître son auteur, même si ce dernier estime que l’écriture de ce livre n’est jamais apparue comme un prétexte pour parler de lui. « En écrivant le livre, je me suis aperçu que le biographe que je suis ne pouvait faire l’économie d’une explication autobiographique pour comprendre pourquoi j’étais à ce point hanté par Job. J’ai finalement consacré un chapitre à ce sujet. D’aucuns m’ont dit que j’aurais pu en faire un livre à part entière. Eh bien non, car je n’aurais pas pu l’isoler et surtout, j’aurais été incapable de le porter. Cela n’a du sens que par rapport à Job », réagit-il.