Ancienne secrétaire générale de l’Association française Buchenwald-Dora et Kommandos, Agnès Triebel a suivi de France l’affaire qui oppose Pierre Mertens à Bart De Wever. Elle nous confie sa surprise face aux vives critiques dont l’écrivain a fait l’objet.
J’ai découvert avec regret que la solidarité qu’on attendrait de certains intellectuels ou personnalités autour de Pierre Mertens ne s’est pas manifestée de toute évidence sur une question qui, contrairement à ce qu’écrit Simon Gronowski, n’est pas un « incident » et sur laquelle la contribution de Pierre Mertens, depuis quarante ans, fût-ce sur le plan juridique (je pense à sa thèse sur l’imprescriptibilité des crimes de guerre et contre l’humanité) ou à travers son oeuvre (Ecrire après Auschwitz ? Semprun, Cayrol, Levi, Antelme), est essentielle. Dans un article publié dans Points critiques, Mateo Alaluf, professeur à l’ULB, craint, si je l’ai bien compris, qu’au fond, à trop crier au feu, Pierre Mertens ne nuise à la mémoire elle-même. Si Simon Gronowski, évadé du 20e convoi, considère dans les colonnes du Soir les excuses de Bart De Wever comme un geste positif, il se pose la question de savoir qui a mandaté Pierre Mertens, « les enfants des victimes ? Le peuple juif ? La communauté juive ? ». Ces questions doivent-elles impliquer que quiconque aurait un monopole de la mémoire ? Peut-être que Pierre Mertens n’était mandaté que par son âme et conscience ? Mateo Alaluf exhorte à « ne pas se tromper de débat », je voudrais surtout qu’on ne se trompe pas de victimes.
Terrain miné
Quel sens ont les mots ? Concernant Bart De Wever, Simon Gronowski écrit : « Les vrais négationnistes ne déposeront jamais plainte, car ils se revendiquent tels ». Qu’est-ce que qu’un « vrai » négationniste ? Le mot suffit à lui-même. Il n’y a ni vrais, ni grands, ni petits négationnistes. Enfin, il écrit : « De tels propos sont inadmissibles, mais est-ce du négationnisme ou même une minimisation grossière du génocide ? ». Inadmissibles, il le reconnaît lui-même. C’est un qualificatif qui devrait donc impliquer une réaction unie. Visiblement ce n’est pas le cas.
Alors puisqu’appeler un chat un chat crée une telle controverse, je me suis demandé, quel nom aurait convenu pour ces « propos inadmissibles » qui fustigeaient une action visant à rendre hommage à des hommes, des femmes et des enfants morts en déportation ? Etait-ce juste une « glissade politique sur terrain miné » ? Non, ça ne va pas, on dirait un titre ou une légende pour un dessin dans le Canard enchaîné. Suivant le politiquement correct anglo-saxon, aurait-il fallu dire que Bart De Wever traitait les questions de mémoire par un « benign neglect » ? Je suis allée vérifier la définition exacte de cette expression passée dans notre langage et je trouve : « une attitude qui ignore une situation au lieu d’en assumer la responsabilité pour y répondre ». Il est intéressant de constater que, même pris sur le mode mineur, on en revient, dans ce contexte précis, à ce que disait sans hypocrisie Pierre Mertens.
Toujours par crainte qu’on se trompe de débat, Mateo Alaluf cite l’historien Vidal-Naquet qui, dans le manifeste Liberté pour l’Histoire écrit que « la politique de l’Etat, même animée des meilleures intentions n’est pas la politique de l’Histoire ». Mateo Alaluf ajoute, à juste titre : « La mémoire régie par l’Etat n’est pas seulement contestable dans son principe, elle est aussi contreproductive ». Néanmoins, on doit rester prudent à ne pas semer la confusion entre une mémoire régie par l’Etat, évidemment contestable dans son principe, et une mémoire à laquelle l’Etat contribue (au sens d’ailleurs propre du terme) et qui n’est pas contreproductive. Je songe à cet égard au remarquable travail de mémoire réalisé par les principaux mémoriaux allemands. On ne parviendrait pas à cet exceptionnel niveau de mémoire sans la contribution substantielle et structurelle des länder et de l’Etat fédéral allemand pour soutenir le travail des historiens qui, de concert avec les survivants, travaillent à sauvegarder la mémoire et à sensibiliser l’ensemble de la société allemande à une réflexion en profondeur sur le nazisme. Il y a dans ce pays une gestion courageuse d’une mémoire lourde à porter et que les Allemands assument. N’oublions pas les propos que la chancelière Angela Merkel a prononcés le 5 juin 2009, lors de la visite du Président Obama au camp de Buchenwald : « Se souvenir perpétuellement de la Shoah et de la rupture de civilisation qu’elle représente, est partie intégrante de la raison d’Etat (die Staaträson) de l’Allemagne ».
Reconnaître la vérité
Mes années de travail aux côtés des survivants des camps nazis m’ont enseigné que tous, quelles que soient leurs convictions et leur histoire, sont solidaires lorsqu’il s’agit de s’unir autour de ceux qui s’engagent pour leur mémoire et celle de leurs parents ou camarades morts en déportation. Leur crainte à tous n’est pas tant que les générations futures ne comprennent pas leurs souffrances (comment le pourrait-on vraiment d’ailleurs), mais qu’elles ne reconnaissent pas la vérité. Or, dénier au bourgmestre d’Anvers Patrick Janssens l’authenticité de ses intentions est une manière de briser la chaîne de solidarité dans la volonté de se souvenir et d’agir, de couper le cordon de mémoire autour des victimes du nazisme dans la ville d’Anvers, auxquelles celui-ci rendait hommage.
Vladimir Jankélévitch avait raison lorsqu’il écrivait : « Le passé, comme les morts, a besoin de nous. Il n’existe que dans la mesure où nous le commémorons. Si nous commencions à oublier les combattants du ghetto, ils seraient anéantis une deuxième fois. Nous parlerons donc de ces morts afin qu’ils ne soient pas anéantis, nous penserons à ces morts de peur qu’ils ne soient à jamais engloutis dans les ténèbres ».
Vingt-cinq ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, Willy Brandt a demandé pardon. Vingt-cinq ans après lui, Jacques Chirac a reconnu la responsabilité de l’Etat et la complicité de la police française dans les déportations des Juifs de France. Aujourd’hui encore, en Allemagne comme en France, on souligne l’importance essentielle d’un tel geste et on s’en félicite. Bart De Wever a jugé le pardon du Bourgmestre d’Anvers trop tardif pour être honnête. Au risque de lui déplaire, je dirais qu’on ne devrait que se réjouir que face à la nécessaire imprescriptibilité de certains crimes, la vertu du pardon ne soit pas limitée dans des délais de prescription. Et j’ajouterai qu’on devrait aussi se réjouir d’avoir un homme de cœur et d’esprit comme Pierre Mertens, qui inépuisablement, contre vents et marées polémiques et politiques, médite, s’indigne, et toujours s’engage contre l’impossible oubli.
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