« J’ai été » au Bois de Vincennes le 14 avril 2012 pour écrire ces lignes sur le dernier livre d’Henri Raczymow, Points de chute. Je me suis mis sous un arbre et j’ai laissé mon stylo courir sur mon cahier d’écolier. Ça tombait bien, ce livre parle beaucoup de souvenirs d’enfance et évoque les différents villages, paysages, personnages rencontrés par l’auteur tout au long de son existence.
Il me fallait de l’espace autour de moi pour bien parler de ce livre qui, d’après son auteur, est un livre « à la va-comme-je-te-pousse, un livre en zigzag où se combinent le souvenir d’un certain lieu et le regret d’un moment ».
Alors moi aussi, pour me mettre dans le climat du livre, pour tenter de lui être fidèle, je suis parti avec les sens en éveil, guidé par le souci de garder vivantes les sensations qui avaient fleuri à la lecture de cet ouvrage enchanteur, de ce livre-chambre écho des mémoires. Il me fallait des nuages à suivre des yeux, pour que mes mots voyagent avec ceux de Henri Raczymow, traversent le temps et l’espace, ne les trahissent pas. Du vent aussi, pour imaginer autre chose que ce qui m’entourait et entendre les voix des souvenirs, les siens invitant les miens à sortir du bois. C’est le petit miracle de ce livre que d’éveiller les correspondances. Il y a comme une contagion du souvenir. La colonie de vacances n’est pas la même, la famille et la ville différentes et pourtant, tout soudain réveille en nous le petit garçon de 11-12 ans que nous avons été. Une flopée de gestes avortés, de pensées juvéniles, de sentiments oubliés remontent à la surface.
Même si nous n’avons pas vécu la même chose, notre main rejoint celle du petit Henri qui, profitant du passage du train dans un tunnel, se contente d’ébouriffer les cheveux de sa copine, qui attendait bien autre chose. Consciencieusement aussi, nous serrons entre nos cuisses le polochon que notre amoureuse a promis de serrer, elle aussi, dans une autre chambrée (celle des filles). Et le premier mot que nous échangeons avec elle, le lendemain matin, c’est comme dans le livre « T’as pris ton polochon ? ».
Avec ces quinze « J’ai été… », Henri Raczymow nous promène dans sa France à lui, au gré d’une humeur vagabonde, apaisée, bienveillante, un peu à la manière des « Je me souviens » de Pérec. Lui, ce sont tous ses « J’ai été ». Il raconte beaucoup l’enfant qu’il était et peut-être cherche-t-il dans ses réactions l’adulte qu’il allait devenir. Il nous invite aussi à l’accompagner dans quelques « lieux d’adulte » comme Veules-les-Roses. C’est par cette ville d’ailleurs que commence le livre, et c’est cette première étape qui a donné naissance à son désir de poursuivre le voyage, d’évoquer d’autres lieux de sa mémoire, pour que tout ne « tombe pas dans les poches noires du temps ».
Un autre des charmes de ce livre est le passage sans crier gare d’une époque à une autre. D’un chapitre à l’autre, on fait parfois un bond de trente ans et c’est pourtant toujours le même qui parle. Pas tout à fait. Consciemment ou inconsciemment, le style change avec l’âge évoqué, l’humeur décrite, mais garde toujours ce regard amusé sur soi et les autres. Quelques scènes sont franchement hilarantes, et cinématographiques. On aurait envie de les filmer. Des saynètes qui pourraient faire penser aux Vacances de M. Hulot. Comme celle du cygne noir qu’il siffle et qui se précipitant sur lui, le fait fuir à toutes jambes.
Henri Raczymow a longtemps considéré l’écriture comme sa religion. C’était, d’une certaine façon pour lui, vivre ou écrire. Impossible de combiner les deux. Dans ce livre, il me semble qu’il écrit pour revivre. Et c’est très réussi. Avant cela, il avait voulu raconter sa visite des territoires tabous comme ceux de la Pologne. Un pays maudit où tant de crimes ont été commis. Dix jours polonais est paru en 2007. Il avait voulu aussi rencontrer Israël, qui a été pendant tant d’années pour lui et sa famille, comme il le dit lui-même, un non-lieu. Eretz est paru en 2010. Son dernier ouvrage nous fait revivre très agréablement le pays de ses jeunes années. Et c’est Points de chute.
Henri Raczymow, Points de chute, éd. Gallimard
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