L’un des aspects les plus remarquables de la poussée nationale-populiste en Europe occidentale est que, contrairement à ce qui se passe à l’Est, les partis nationaux-populistes ont entrepris une offensive à double détente de séduction des électeurs juifs, quel que soit le poids de ceux-ci dans le corps électoral. Il est en effet avant tout question de symboles dans cette évolution qu’on nomme « dédiabolisation ».
En refusant toute collaboration avec les antisémites assumés du NPD allemand, du Jobbik hongrois, de l’Aube dorée grecque, Marine Le Pen et ses amis européens veulent marquer une prise de distance définitive avec cette vague de nationaux-populistes des années 1980 qui continuaient à considérer les Juifs comme un corps étranger à la Nation. Attitude qui valut à Jean-Marie Le Pen d’être ostracisé par une droite conservatrice dont une partie, sur les questions de l’identité nationale et de la lutte contre l’immigration, aurait facilement trouvé un compromis avec lui.
Désormais, il s’agit non plus seulement de répudier l’antisémitisme, mais d’attirer des électeurs juifs, de se poser en meilleurs défenseurs de ceux-ci face au totalitarisme islamiste et à ses conséquences visibles : le terrorisme, le « nouvel antisémitisme », la modification structurelle de la population européenne et les menaces qu’elle ferait peser sur la liberté religieuse des Juifs. Sur ce dernier point, des ambiguïtés demeurent. Le Front national par exemple, demande l’interdiction de tous les abattages rituels et des signes religieux visibles dans l’espace public. Sa proposition s’appliquerait aussi bien aux musulmans qu’aux Juifs. Ce programme discriminatoire ne semble guère empêcher que là où le Jean-Marie Le Pen ne recueillait en 2002 que 6,1% des voix juives, Marine Le Pen en ait obtenu 13,5% en 2012, selon une étude de l’IFOP. Et ce ne sont pas les insignifiantes structures juives parafrontistes qui font la différence : la dernière en date, l’Union des patriotes français juifs, n’a guère de militants que les trois membres de son bureau, dont l’un habite… en Corse.
L’impact des partis nationaux-populistes sur les communautés juives tient à trois facteurs. D’abord le fait que, précisément, tous les Juifs ne sont pas affiliés à une association communautaire et que les isolés, ceux à l’identité restant confinée au domaine de l’individuel, se sentent peut-être davantage menacés par l’antisémitisme que ceux que leur proximité avec une structure (laïque, cultuelle, culturelle) contribue sinon à rassurer, du moins à insérer dans des liens de solidarité collective. Ensuite, le fait que certains partis, le FPÖ avec l’élu viennois David Lasar, le PVV néerlandais avec son quatrième de liste pour la Chambre basse Gidi Markuszower, les Démocrates suédois avec leur député Kent Ekeroth, affichent désormais des responsables juifs ou d’origine juive, voire binationaux israéliens, qui ne sont pas des marginaux dans leur communauté et peuvent même, dans le cas néerlandais, y exercer des fonctions dirigeantes.
Comment cela est-il devenu possible ? D’une part, par l’habileté des nationaux-populistes, qui ont su retourner les idéaux défendus par les libéraux-libertaires : les droits des femmes, des homosexuels, des minorités ethniques et religieuses, des athées. Dès lors qu’est posé le postulat selon lequel tous ces droits conquis de haute lutte sont désormais menacés par l’islamisme (ce qui est exact) et par personne d’autre (ce qui ne l’est pas), et que la gauche comme la droite libérale-conservatrice sont complaisantes ou aveugles face à ces réalités, les nationaux-populistes peuvent apparaitre comme les seuls défenseurs des minorités menacées.
Et puis, il y a Israël. Marine Le Pen ne s’y est pas encore rendue, mais tous ses amis européens l’ont fait. Reçus souvent par des élus du Likoud, d’Israël Beitenou, et du Shass. Aux yeux des Juifs, ce n’est pas tant la visite à Yad Vashem ou au Mur des Lamentations qui compte, mais la présence de Heinz-Christian Strache ou de Filip Dewinter aux endroits les plus « chauds » d’Israël, au plus proche de Gaza, là où tombent les roquettes du Hamas. Quel que soit le jugement qu’on porte sur l’actuel gouvernement israélien et sa politique, force est de constater que les droits les plus fondamentaux (le vote de l’infâme résolution de l’UNESCO) de l’Etat hébreu et du peuple juif sont tenus pour négligeables par la plupart des gouvernements dirigés par des partis du consensus. Dès lors, les nationaux-populistes ne peuvent que plus facilement passer pour les seuls vrais amis d’Israël. Lorsque quatre soldats israéliens sont fauchés à Jérusalem, le 8 janvier dernier, c’est pratiquement sur-le-champ que Geert Wilders tweete qu’il « défend Israël contre les forces sombres de la terreur », ajoutant : « Nous devons tous soutenir Israël maintenant, demain, toujours ». Peu après, Marine Le Pen exprime enfin son « soutien au peuple israélien après le terrible attentat islamiste de Jérusalem ».
Il y a sans doute une part de la traditionnelle naïveté juive dans l’attitude consistant à se satisfaire de ce type de déclaration pour considérer les nationaux-populistes comme des amis. De bien nouveaux et bien inconsistants amis. Mais quand on se sent trop seul, et trop souvent trahi, ce type d’amitié contre nature est inévitable.
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