« Poulet aux prunes » de Marjane Satrapi

Affamés de nouvelles expériences, Marjane Satrapi et  Vincent Paronnaud se retrouvent aux commandes d’une comédie dramatique dans laquelle un musicien iranien décide de se laisser mourir après que sa femme lui a cassé son violon.

A l’instar de Persepolis,le premier long métrage d’animation de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, Poulet aux prunes est une adaptation de la bande dessinée éponyme de Marjane Satrapi. Non autobiographique bien qu’inspiré de son univers assez proche, l’auteur situe son récit dans le Téhéran de 1958, au moment du coup d’Etat des Américains, mais cette donnée n’est pas décisive.

Les premières images ressemblent à un lieu irréel, puis à un décor de carton-pâte, avant de voir la vie l’animer. Les personnages surgissent. La vie prend forme. Une voix grave de conteur vient cueillir le spectateur pour l’emmener vers ailleurs et l’étourdir de poésie avec cette citation du savant persan Omar Khayyam (1048-1131) : « Et, témoin mes deux oreilles, nul n’a jamais pu me dire / Pourquoi l’on m’a fait venir et l’on me fait m’en aller ». Entre les deux, la vie.

Pour cette fable, Marjane Satrapi est partie de l’histoire de son grand-oncle musicien, bel homme au visage romantique mort dans des circonstances obscures. Elle y explore l’idée dela mort, inacceptable, qui la hante, l’histoire d’amour d’un musicien blessé et une considération sur la nature de l’Artiste, être magnifique souvent mâtiné d’égocentrisme et de narcissisme affirmés. Marjane Satrapi sait de quoi elle parle, cette histoire lui est proche : « Comme c’est un homme, je peux me cacher facilement derrière lui »,confie-t-elle. « Le milieu que je montre dans Poulet aux prunes, c’est celui d’où je viens… ». On y retrouvela montagne au sommet enneigé qui domine Téhéran et qui lui manque désormais. Présente dans Persepolis, on la retrouve dès l’ouverture de son nouveau film. L’histoire, les lieux, les personnages, de leur apparence à leurs noms, nous emmènent en Orient avec des thèmes cependant  universels et plutôt graves : la mort, le deuil, la rupture, le non-amour, l’amour non réalisé, la vulnérabilité des artistes, les enfants mal aimés qui partent en vrille dans la vie, rompant le chemin de la transmission, le détachement, les démissions, le pardon, le suicide… Tous les personnages sont dans la souffrance, et l’avenir n’est pas rose. Voilà pour le fond.

Décalé et fougueux

Pour la forme, c’est une tout autre histoire. Stylistiquement, les réalisateurs sont restés très fidèles à la BD ludique, à sa structure explosée qui mélange flash-back, structure à tiroirs, avancées dans le temps, ellipses, adaptant chacun de ces épisodes dessinés au cinéma. « C’était très excitant pour nous de jouer avec toutes les possibilités, propositions et styles, de s’amuser avec toutes ces choses qui nous ont fait rêver »,rapporte la réalisatrice.« On voulaitpartir sur un film qui, au fur et à mesure, prend de plus en plus de libertés avec le réalisme, un film qui marie des modes de narration, des façons de faire et des esthétiques différents ». D’emblée, on sent que les réalisateurs se sont fait plaisir. Mais ce traitement décalé, fougueux, parfois même simpliste et loufoque, crée une distance par rapport au ressort dramatique. Si Mathieu Amalric fait des yeux de poisson, Chiara Mastroiani est excellente en femme désabusée, Maria de Medeiros et Golshifteh Farahani ont des visages très graphiques, mais Eric Caravaca et Isabella Rossellini sont moins crédibles. Quant à Jamel Debouzze et Edouard Baer, ils confirment leur registre. Les scènes, personnages et jeux rebondissent énergiquement. Ces contradictions de fond et de forme donnent un cocktail étonnant. De quoi peut-être mettre l’eau à la bouche avec ce Poulet aux prunes.

Synopsis

Nasser Ali Khan, un des plus célèbres musiciens de son époque, a perdu le goût de vivre depuis que son violon tant aimé a été brisé. Ne trouvant aucun instrument digne de le remplacer, il décide de se mettre au lit et de convoquer la mort. Chaque jour de cette attente le mène dans des rêveries mélancoliques et joyeuses. Il visite sa jeunesse, sa mère, son maître, le futur de ses enfants, l’histoire d’amour qui a nourri sa musique, et aussi l’ange de la mort.

Film de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, avec Mathieu Amalric, Edouard Baer, Maria de Medeiros, Chiara
Mastroianni, Jamel Debbouze, Isabella Rossellini. Durée 91 min. Sortie en Belgique le 16 novembre 2011.

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