Des critiques émises sous forme de pétition par des personnalités et des intellectuels juifs pour dénoncer publiquement la politique menée par le gouvernement israélien rythment depuis de nombreuses années les relations entre Israël et la Diaspora. Pourtant, les présidents du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), du CCOJB, du Forum des organisations juives d’Anvers et du Consistoire central israélite de Belgique ont réagi rapidement par voie de communiqué de presse pour condamner J Call (l’Appel à la raison). Un contre-appel, intitulé Raison garder, a même été lancé le 11 mai 2010 sur internet.
Il semble que J Call ait secoué la pensée unique au sein du judaïsme organisé, même si le positionnement et le ton du manifeste sont mesurés. Pour Esther Benbassa, directrice d’études à l’Ecole pratique des hautes études (Sorbonne) et spécialiste de l’histoire des Juifs et des minorités, la réaction des institutions juives était prévisible en raison de la personnalité même des premiers signataires de J Call : « Des intellectuels organiques de la communauté juive de France (BHL, Finkielkraut…) ont signé cet appel. Cette situation a créé une forme de panique. Si le CRIF perd les intellectuels organiques, il perd tout car il se prive de relais importants. Pour la communauté organisée, il est inquiétant de voir des personnalités plutôt consensuelles porter cette initiative et ne plus se trouver derrière le CRIF ».
On peut également observer qu’aucun des signataires de J Call ne peut être pris en défaut d’antisémitisme ni de rejet de l’Etat d’Israël. « Cette pétition est portée par un amour très fort d’Israël, conjugué à une critique dure de la politique menée par son gouvernement. C’est un élément nouveau », précise Georges Bensoussan, rédacteur en chef de la Revue d’histoire de la Shoah et signataire de J Call. « Cette critique amoureuse d’Israël peut surprendre, car jusqu’à présent, on était plutôt habitué à des critiques féroces de la part de Juifs non sionistes. Aujourd’hui, des Juifs ouvertement sionistes proclament qu’Israël va dans le mur et qu’il entraîne la Diaspora dans cette impasse en raison de la solidarité qu’elle manifeste à son égard ».
Politique israélienne et antisémitisme
Pour de nombreux observateurs, un contexte nouveau lié à la montée de l’antisémitisme en Occident depuis le début des années 2000 explique en grande partie la crispation des institutions communautaires juives. Une nouvelle expression de l’antisémitisme s’affirmant par le biais du conflit israélo-palestinien. « La cause palestinienne est devenue en Occident une nouvelle idéologie. Que peuvent faire quelques dizaines ou centaines de milliers de Juifs contre une idéologie qui s’installe en marginalisant les Juifs ? », s’interroge Esther Benbassa. Georges Bensoussan ne considère pas pour autant que la politique israélienne crée l’antisémitisme. « Elle l’exacerbe », nuance-t-il. « Ces agressions antisémites bien réelles favorisent nettement le repli des communautés juives. La communauté juive de France craint légitimement l’antisémitisme et en guise de réaction, elle a tendance à se replier sur elle-même. Toute critique d’Israël est interprétée comme une agression. Tout le monde doit se regrouper derrière Israël comme si la critique de ce pays se réduisait forcément à de l’anti-israélisme, de l’antisionisme, voire de l’antisémitisme. On paie ainsi le prix fort de l’antisémitisme qui a toujours rendu les Juifs idiots ».
A ce constat déplorable, s’ajoute une réalité incontestable : l’importance d’Israël pour la Diaspora. Autrefois, on pouvait sans problème demeurer indifférent à l’égard d’Israël alors qu’aujourd’hui, même le Juif le plus indifférent est obligé de se positionner. « Israël est devenu incontournable. Le sionisme a gagné sur ce plan, car il a phagocyté l’identité juive », admet Georges Bensoussan.