Dans un entretien accordé en octobre 2012 à une WebTv française, Tariq Ramadan développait déjà l’idée selon laquelle le rapport à la Shoah en Europe est du même ordre que le rapport au sacré religieux : se moquer des religions, et surtout de l’islam, procède de la même logique que de se moquer de la Shoah. Cette confusion a une résonance particulière au regard des réactions problématiques de jeunes musulmans face aux tueries de Charlie Hebdo.
Tariq Ramadan vient de terminer une conférence donnée en banlieue parisienne face à un auditoire acquis. En coulisses, il livre ses impressions à La TéléLibre (une WebTv française connue pour sa liberté de ton et ses enquêtes fouillées) sur Charlie Hebdo et son numéro de septembre 2012 dans lequel on peut voir en couverture une caricature dans laquelle un rabbin pousse un imam en chaise roulante sous le titre « Intouchables 2 » et avec une bulle : « Faut pas se moquer ».
Le journaliste, John Paul Lepers, lui demande ce qu’il pense de cette affaire. La réponse de Tariq ramadan est très claire : « La liberté d’expression est un droit que l’on respecte. On n’a pas besoin de lois contre le blasphème. Il ne faut pas réagir par la loi à partir du moment où elle donne ce droit. Il faut donc le défendre. En terme légal, c’était le droit de Charlie Hebdo de le faire. De ce point de vue-là, les musulmans ne doivent réagir ni émotionnellement ni réagir légalement en termes de poursuites. Il fallait ignorer cette affaire ». Tariq Ramadan défend donc le doit au blasphème. Pas tout à fait…
Car il nuance sensiblement son propos : « Je défends le droit à la liberté. En terme légal, je défendrai le droit au blasphème mais en termes de responsabilité quant à l’usage de ce droit, j’appellerai les gens à une responsabilisation ».
Cela signifie quoi ? « Cela veut dire que ce n’est pas parce qu’on peut faire quelque chose légalement qu’il faut le faire éthiquement ». Mais encore… « Je vous donne un exemple : ce qu’est devenu l’Holocauste en Europe en termes de conscience européenne est quelque chose qu’on aurait le droit de moquer mais dont la conscience européenne ne se moque pas parce que cela fait sens ».
« Mais c’est une catastrophe faite par des Européens sur des Européens ! », réagit vigoureusement John Paul Lepers.
Tariq Ramadan ne se démonte pas et poursuit : « Je ne parle pas de la catastrophe mais de la souffrance d’un peuple. On pourrait s’en moquer. Cela a été une catastrophe, un traumatisme, quelque chose dans l’ordre de la conscience collective européenne. Parce que cela a touché tout un peuple, cela prend une dimension de sacré : on ne rit pas de la souffrance. Il faut donc comprendre que pour beaucoup de musulmans, mais aussi des chrétiens qui vivent en Afrique, leur rapport au sacré est de la même nature que le rapport à cette catastrophe historique. Et donc, on n’en rit pas. Légalement, on a le droit de le faire mais en termes de rapport à autrui, on ne le fera pas. Il y a donc des moments donnés où il faut savoir ce que l’on dit. On a le droit de le faire mais ce n’est pas forcément le bon moment ».
John Paul Lepers ne lâche pas et revient sur la comparaison faite par Tariq Ramadan : « Vous dites que la religion c’est la même chose que l’Holocauste pour les musulmans… ». Tariq Ramadan le coupe et lui dis : « Non, je dis dans l’ordre du sacré ».
« Oui, mais le sacré n’est pas une catastrophe ! », lui dit Lepers. Et Ramadan de rétorquer : « Le sacré, c’est ce qui donne sens. Il ne faut pas chercher les raisons du sacré. Il faut simplement constater l’impact du sacré. Ce n’est pas à vous d’en déterminer les raisons… ».
C’est alors que John Paul Lepers essaie de rappeler à Tariq Ramadan qu’en France il existe une vieille tradition de dérision et de moquerie des religions et du pouvoir. En vain.
« Vous ne m’écoutez qu’à moitié », affirme Ramadan. « Je vous dis qu’on a le droit de le faire. Mais je vous dis que les Français de confession musulmane, l’immense majorité d’entre eux, n’ont pas protesté. Ils sont français comme vous, ils ne vont pas réagir. Je ne vous parle pas de ça. Je vous parle de tous les peuples dans le Sud qui ont réagi à ça. Ils vivent des frustrations incroyables : la pauvreté, la corruption, le sous-emploi. Qu’est-ce qui leur donne sens à eux ? C’est le sacré. Et ils voient dans une capitale européenne des gens qui du haut de leurs privilèges sociaux se moquent de leur sacré qui les fait vivre. Je dis que le sacré est crucial pour eux et qu’ils réagissent émotionnellement quand il est critiqué. Est-ce que cela justifie leur violence ? Non. Les dérapages ? Non. J’essaie de comprendre ce qui se passe. Si on touche à l’Holocauste, si on touche à la souffrance des Juifs, les réactions épidermiques des gens sont à comprendre de la même façon que les réactions épidermiques du sacré qui donne sens aux peuples du Sud… Charlie Hebdo a fait ceci en voulant créer une polémique. Et ils l’ont fait et c’est la troisième fois qu’ils le font. Ils en étaient contents » !
Cet entretien de 2012 nous permet de mieux comprendre pourquoi beaucoup d’élèves français ou belges de confession musulmane ont réagi avec virulence et violence verbale après les tueries de Charlie Hebdo et lorsque ce journal a publié une caricature de Mahomet dans son numéro publié le 15 janvier 2015.
En confondant sciemment la foi religieuse avec un processus d’extermination d’un groupe humain conçu et perpétré par des hommes, Tariq Ramadan ne fait qu’exacerber les réactions irrationnelles de jeunes en manque de repères. Cette confusion inacceptable a aussi pour effet de réduire un événement historique en une croyance sacralisée. Donc, comme toutes les religions, on peut croire à l’existence de la Shoah, tout comme on peut ne pas y croire.
Il y a encore un autre problème : en faisant du blasphème ou de la satire des religions, et tout particulièrement de l’islam, un délit de la même nature que la négation d’un génocide, on ouvre la voie royale à la pénalisation et l’interdiction du blasphème, même si Tariq Ramadan s’en défend. Cette comparaison illustre surtout un problème plus profond. L’obsession juive de personnalités musulmanes liées de près ou de loin aux Frères musulmans. Et à cet égard, Tariq Ramadan ne fait qu’alimenter le thème récurrent d’une Europe et d’un Occident systématiquement identifié comme favorable aux Juifs et hostile aux musulmans. Cette vision fausse ne fait qu’exacerber l’antisémitisme. Et cet antisémitisme suscite quant à lui la crainte des Juifs d’Europe qui commencent à s’interroger sur leur avenir sur ce continent.
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