Placide Kalisa a présenté sa démission de la présidence du Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie (MRAX) suite à sa dénonciation de la gestion désastreuse du directeur, Radouane Bouhlal, qui plaçait la lutte contre le racisme essentiellement sous le signe de la lutte contre l’islamophobie. Placide Kalisa nous a accordé un entretien dans lequel il s’explique.
Pourquoi avez-vous démissionné de la présidence du MRAX ? Ma démission est à la fois un acte de rupture avec un positionnement idéologique non rassembleur et des pratiques inacceptables. Cet acte doit être perçu comme une fenêtre d’opportunités pour corriger ou tenter de corriger les erreurs commises depuis 2004. Le MRAX appartient à tout le monde et j’ose espérer que ceux qui ont pris leurs distances vont réinvestir le MRAX. C’est maintenant ou jamais.
En devenant président du MRAX en février 2011, vous n’ignoriez pas les problèmes que connaissait ce mouvement depuis plusieurs années ? J’avais accepté cette lourde mission dans un contexte de crises chroniques et de conflits sociaux récurrents. Je pensais que je pourrais apaiser les tensions, rassembler et continuer à lutter contre le racisme et toutes les discriminations. J’avais une feuille de route qui me permettait d’avancer puisqu’un accord avait été signé au bureau de conciliation et on m’avait même fait remarquer que c’était la première fois depuis longtemps qu’il n’y avait pas de constat de carence en raison du désaccord chronique entre les permanents et les administrateurs. C’était une petite lueur d’espoir, mais il était naïf de ma part de penser que je pouvais mettre en œuvre l’accord obtenu entre les parties. Très rapidement, il est apparu que le directeur du MRAX, Radouane Bouhlal, freinait le processus en se fermant au dialogue, ce qui a conduit à raviver le conflit social et son lot de grèves.
Que reprochez-vous à la direction actuelle ? On peut considérer à juste titre qu’il est bon et important pour un mouvement antiraciste d’être incarnée par une personne issue d’une minorité discriminée, tout comme il est important que ce mouvement soit populaire et non pas seulement réservé à une élite d’intellectuels. Tout le monde partage cette vision portée par Radouane Bouhlal. En revanche, lorsqu’on approfondit la discussion, il apparaît clairement que la ligne politique définie depuis 2004 (accession de Radouane Bouhlal à la présidence du MRAX) traduit une vision duale avec d’un côté les discriminés -appartenant exclusivement à un groupe ethno-religieux homogène- et de l’autre, la société dominante. Cette vision aboutit à une forme d’exclusion d’un nombre considérable de personnes, alors que précisément un mouvement antiraciste doit être large et rallier des soutiens dans toutes les catégories de la société pour éliminer les discriminations, pas seulement celles visant la population d’origine marocaine.
Cela signifie-t-il qu’une personne appartenant à un groupe discriminé ne soit pas capable de porter une vision universaliste en menant d’autres combats que ceux intéressant son propre groupe ? Absolument pas. C’est une capacité qu’il faut reconnaître à tout le monde. Un mouvement antiraciste incarné par les discriminés peut demeurer pluraliste et rassembleur, pour autant qu’il inscrive son action dans une démarche universaliste. Or, la stratégie déployée par son directeur va à l’encontre de cette démarche. Ainsi, 90 % des personnes qui siègent au sein du conseil d’administration actuel sont d’origine marocaine ! La représentativité n’y est absolument pas. Et les combats menés par le MRAX sont ceux qui permettent à Radouane Bouhlal d’avoir une visibilité importante auprès de la population d’origine marocaine.
On pourrait vous répondre que vous portez des accusations sans fondement… Ce n’est pas le cas. Il ne s’agit pas de jeter l’anathème sur Radouane Bouhlal, en affirmant qu’il ne défend que les arabo-musulmans ou les Marocains. Il y a des indicateurs objectifs qui établissent cette focalisation sur cette catégorie bien précise de discriminations. Si vous examinez le nombre de communiqués publiés par le MRAX depuis qu’il le préside et qu’il le dirige, statistiquement, ceux qui ont trait à l’islamophobie sont nettement plus nombreux. Dans le rapport d’activités 2010, on peut observer que les plaintes retenues par le service compétent concernent essentiellement des personnes originaires du Maghreb, alors que les cas d’antisémitisme et de racisme à l’égard des populations subsahariennes traités sont beaucoup moins nombreux.
L’antisémitisme faisait-il encore partie des préoccupations du directeur du MRAX et des autres membres du conseil d’administration ? Il est difficile de vous donner une réponse catégorique, mais certains exemples me laissent très perplexe. Pour l’affaire Caducée (journal du Cercle Solvay à l’ULB), j’avais demandé qu’on prépare un communiqué pour ce dérapage. Or, pendant la réunion du bureau, nous en avons discuté pendant deux heures ! On me rétorquait que cela ne répondait pas aux critères d’antisémitisme et que le moment n’était pas opportun. Toujours est-il que ce communiqué n’est jamais sorti. Pour l’affaire Océane à l’Athénée des Pagodes, c’était pareil. Pour que les choses bougent cette fois-ci, j’ai pris les devants en contactant personnellement un journaliste du Soir. Un communiqué était prêt à être envoyé à la presse et j’avais obtenu le feu vert du service juridique du MRAX pour qu’on se constitue partie civile. Bien que j’aie accordé une interview à la presse en condamnant vigoureusement cet incident, ce communiqué n’est jamais sorti.
Le conseil d’administration vous a révoqué alors que vous aviez déjà présenté votre démission. Comment expliquez-vous cette décision ? Lors du dernier conseil d’administration, j’avais mis à l’ordre du jour les dysfonctionnements existant dans la gestion financière et celle des ressources humaines. Des grèves se sont succédé et quatre plaintes de harcèlement ont été déposées contre Radouane Bouhlal. Mais ces questions ont été éludées lors de cette réunion. J’ai alors quitté ce simulacre de conseil d’administration après une demi-heure. Ils ont ensuite décidé de me révoquer avec effet immédiat, alors que j’avais préalablement donné ma démission ! Une décision anti-statutaire de plus et un argument supplémentaire qui me confortent dans ma volonté de confier à un administrateur provisoire la tâche de convoquer une assemblée générale extraordinaire pour en finir avec cette crise. La refondation ne pourra se faire qu’en s’ouvrant à toutes les personnes préoccupées par la lutte contre le racisme. Ceux qui ont désinvesti le MRAX doivent revenir, car le vide qu’ils ont créé a laissé un espace que d’autres comme Radouane Bouhlal et ses amis ont occupé. Le MRAX a aujourd’hui un fonctionnement non démocratique qui se pare des habits de la démocratie : un président a poussé ses amis dans un conseil d’administration et ensuite, il fait passer tous ses caprices en s’appuyant sur une cour servile et redevable.
]]>