Primo Levi, un témoin exemplaire

Directeur de la Fondation Auschwitz et professeur de littérature comparée, Philippe Mesnard vient de publier Primo Levi. Le passage d’un témoin (éd. Fayard), une biographie consacrée à l’un des plus grands témoins d’Auschwitz. Il présentera ce livre au CCLJ le 2 mars 2012 à 20h et sa conférence sera suivie du vernissage d’une exposition sur Primo Levi.

Quelle sont les différentes facettes de Primo Levi ?

Il y a d’abord la grande figure du témoin à travers laquelle il a été reconnu en Italie. C’est avant tout le témoin écrivain de Si c’est un homme publié en 1947 et l’homme qui, à partir de 1955, assume la fonction sociale du témoin en portant la parole de la mémoire d’Auschwitz dans les écoles ou dans des conférences sur ce thème. Mais Primo Levi, c’est aussi un écrivain capable d’écrire autre chose que des textes testimoniaux : il a écrit des romans, des nouvelles de science-fiction et de la poésie. Il a clairement un souci littéraire. Même quand il écrit en 1947 la première version de Si c’est un homme, entre l’écriture de deux chapitres, il trouve le temps d’écrire une nouvelle fantastique consacré à un ingénieur qui invente des parfums dont la qualité est de rappeler les odeurs du passé. Tout en témoignant de l’expérience des camps, il fait des excursions littéraires qui lui permettent de se rappeler du temps d’avant Auschwitz. La dernière facette du personnage est celle du chimiste. Sans les lois antisémites de l’Italie fasciste, il serait devenu un chimiste d’envergure internationale, parce qu’il était très doué pour la recherche fondamentale. Il deviendra malgré tout directeur de laboratoire après la guerre. Le plus extraordinaire, c’est la capacité de Primo Levi à faire passer la chimie dans la littérature. Il reprend d’ailleurs le tableau périodique des éléments de Mendeleïev comme trame d’un essai intitulé Le système périodique.

Quel regard portait-il sur son « statut » de témoin ?

Il pouvait se montrer très critique, voire autocritique. A plusieurs reprises, il a exprimé ses craintes de se transformer en rescapé professionnel, alors que la parole du rescapé n’avait pas encore le poids qu’elle possède à partir des années 90. Il remarquait également que le témoignage ne réussissait pas à rendre compte de la réalité de la vie du camp et que cette réalité demeurait aussi énigmatique pour lui.

Primo Levi s’est longuement intéressé à la notion de « zone grise » ? Que signifie cette expression ?

C’est un terme qu’il n’a pas forgé, mais que des historiens italiens ont utilisé pour désigner le consentement de la population au fascisme. Primo Levi l’utilise pour essayer de localiser des types de comportement de victimes ayant collaboré avec les criminels dans les camps de concentration. Il cherche donc à étudier ces comportements en veillant à ne pas transformer la victime en bourreau. A partir des années 70, il consacre une partie énorme de son énergie intellectuelle à questionner cette zone grise. Il travaille sur les sonderkomando et sur Haïm Rumkowski, le président très controversé du Judenrat de Lodz. Cette zone grise mine sa position de témoin, car elle déstabilise l’assurance d’un discours de la transmission de la mémoire de la Shoah. Malheureusement, cette question va accroitre l’état dépressif dans lequel il se trouve dans les années 80. C’est un des facteurs qui contribueront à le déstabiliser psychologiquement, même s’il est en proie à la dépression depuis son adolescence.

Ce questionnement de la zone grise est-il une des causes de son suicide ?

Je ne pense pas. Primo Levi est physiquement affaibli en raison de mauvaises opérations chirurgicales et moralement, il ne supporte pas la dégradation physique de sa mère atteinte d’un cancer. Il ne supporte plus de la voir amaigrie et rongée par cette maladie. Il le dit au rabbin Toaff de Rome, avant de se suicider. En voyant sa mère dans cet état, il revoit les déportés d’Auschwitz. Cette résurgence du passé lui est insupportable. A la différence de Jean Améry ou de Paul Celan pour qui le suicide apparaissait comme un programme littéraire et philosophique, Primo Levi est un dépressif à bout, assailli de toutes parts, pour qui le suicide constitue un moment où il perd tout contrôle. 

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