Saisis d’effroi par la violence des réactions arabes au film sur Mahomet, d’aucuns en Israël s’interrogent de bonne foi sur la réalité du changement intervenu dans les pays arabo-musulmans depuis 2011. Le printemps arabe n’aurait-il aidé finalement qu’à hâter l’avènement d’un long hiver islamiste ?
En Israël, nombreux sont ceux qui se frottent les mains, à commencer par Benjamin Netanyahou qui a été le premier, et longtemps le seul, à considérer le mouvement démocratique avec un profond dédain. Son attitude n’était pas seulement dictée par une loyauté compréhensible envers celui qui a maintenu le traité de paix israélo-égyptien envers et contre tout. En réalité, il n’a jamais cru en la lame de fond démocratique comme facteur primordial des bouleversements qui ont renversé les dictatures les unes après les autres. Plus proche de Shamir que de Begin, Netanyahou est plus sensibleà la longue durée des mentalités qu’à la réalité profonde des changements. « La mer est toujours la même mer, et les Arabes toujours des Arabes », disait Shamir. Autrement dit, les dictatures ne témoignent pas seulement de la captation du pouvoir par une clique, civile ou militaire, laïque ou religieuse, elles sont révélatrices d’une tendance lourde de la société qui les accepte bon gré mal gré.
Pour Netanyahou, le printemps arabe a permis de discerner clairement les sceptiques et les naïfs, les pessimistes et les hurluberlus, ceux qui n’ont pas peur de donner un coup de pied dans le politiquement correct et ceux qui se plient à son diktat.
Rappelons cependant que les « pessimistes », pas plus que les « naïfs », n’ont prévu le printemps arabe : Moubarak, Ben-Ali, Kadhafi et Assad étaient crédités d’une stabilité exceptionnelle -ce qui, au demeurant, n’est pas complètement faux-, car après tout, en dépit de leur chute, ils sont parvenus à se maintenir au pouvoir durant plus de trente ans (y compris en Syrie, si on prend en compte le règne du père de Bachar, Hafez el Assad). Même si certains ont pris leurs désirs pour des réalités, le courage des manifestants méritait alors notre plus grande empathie que Netanyahou n’a jamais cru bon leur octroyer.
Dilemme
Lorsque chacun de nous tente de discernerce que seront les conséquences d’un événement qui bouleverse le cours de l’Histoire, même en apparence, l’opinion qu’on exprime reflète souvent, admettons-le, des vœux profonds. Concernant la victoire des islamistes, si personne en Europe et en Israël ne la souhaitait, tout le monde la prévoyait. Les uns pensaient qu’elle serait relative, d’autres qu’elle serait absolue. La victoire n’a pas été une surprise, mais son ampleur assurément. C’est surtout le score dérisoire des forces libérales qui a troublé. On a surestimé leur poids, mea culpa. On a mieux compris sans doute que révolution et suffrage universel ne vont pas de pair. La première peut se faire avec une minorité, le second requiert une majorité.
Le problème ne s’arrête pas à cette erreur d’évaluation. Une fois la victoire islamiste confirmée, que faire ? Le dilemme est grand pour l’Europe ou les Etats-Unis. La démocratie implique de respecter le suffrage universel, même si le choix des électeurs en décide autrement. Deux théories alors s’affrontent : la première avance que l’accès aux fonctions suprêmes accroît le sens des responsabilités et oblige les formations extrémistes à faire la part de l’idéologie fondamentale pour n’en retenir que ce qui est praticable et opérationnel, bref à tenir compte des contraintes internes et externes, économiques et stratégiques, nationales et internationales. Les tenants de la seconde théorie rejettent ce réformisme rampant. Ils estiment que le fanatisme de l’idéologie l’emporte sur toute autre considération pratique et prévoient dès lors une radicalisation qui raflera tout sur son passage. Cette thèse renie donc la pertinence de toute distinction entre islam modéré et islam extrémiste, alors que la première n’exclut pas une vision différente du temps nécessaire pour accomplir un programme grosso modo identique.
Appeler un chat un chat
Comment le monde occidental doit-il se positionner vis-à-vis de cet islam politique ? De deux choses l’une, ou bien l’on défend bec et ongles les forces libérales qui revendiquent des valeurs communes, ce qui implique alors de ne pas composer, de ne pas finasser, de ne pas pactiser avec un gouvernement qui se proclame islamiste. Il faut alors appeler un chat un chat et rejeter vigoureusement ceux qui clament leur hostilité au libéralisme politique, même lorsqu’ils sont au gouver-nement. Ou bien, on se montre plus pragmatique, moins idéologique, pour tenter d’élaborer un modus vivendi. C’est actuellement la politique d’Obama avec la Turquie d’Erdogan. Ce pari est assurément plus risqué que l’attitude qui consiste à rejeter en bloc toute tentative de conciliation. A force de compromis, on peut tomber dans la compromission. Cependant, la rupture comporte elle aussi des risques : en coupant tous les ponts, on se prive de toute possibilité d’influence. A cet égard, Israël en sait quelque chose, contrairement à la pureté idéologique claironnée par Netanyahou : soucieux de préserver le traité de paix avec l’Egypte, le Premier ministre israélien ne se presse pas de rompre les relations avec les islamistes au pouvoir en Egypte. Il a, au demeurant, bien raison. La politique -surtout dans les relations internationales- est bien l’art du possible, non la sphère de l’idéal.
Que devient le discours du Caire ?
L’assassinat de l’ambassadeur des Etats-Unis à Benghazi (Libye), puis les manifestations de masse anti-américaines ont été perçus comme un démenti cinglant au discours du Caire de Barack Obama, prononcé quelques mois après son investiture à la Maison- Blanche. Son but était d’ouvrir une nouvelle ère dans les relations troublées et tourmentées des Etats-Unis avec le monde arabo-musulman.
A la veille des présidentielles américaines, on estime, en Israël notamment, que le bilan du discours du Caire est si maigre qu’on peut bien le qualifier d’échec par rapport aux attentes initiales. Même si l’on n’espérait guère une lune de miel, ce n’est pas même une accalmie que l’on peut constater. La rue arabe reste décidément anti-américaine et elle l’a exprimée avec une violence identique à ce qui a caractérisé l’opinion arabe du temps de Georges W. Bush. La rhétorique trouve là aussi ses limites : on ne change pas des années d’hostilité par la magie du verbe.
Obama s’est-il trompé en plaçant son discours sous le signe de l’apaisementavec l’islam et le monde arabe ? Avant de répondre, il convient de poser quelques questions préalables. Qui, sérieusement, a cru que son appel était une main tendue à l’islam radical ? Et quand bien même il consentait à pactiser avec lui, qui était convaincu que l’islam radical y répondrait autrement que par le seul langage qu’il connaisse, le terrorisme ? Ce que l’on a vu dans plusieurs pays arabes et musulmans est une démonstration de force de la part de tous les islamistes qui sont encore légion et ont sans doute le vent en poupe depuis que les révolutions arabes ont porté au pouvoir, en Tunisie comme en Egypte, quelques-uns de leurs représentants. Personne ne doute que le film qu’il faut se presser de ne pas voir a été exploité pour mettre l’Amérique au pilori. Autant on a le droit de protester contre une représentation insultante de Mahomet, autant l’emploi de la violence et le meurtre doivent être condamnés avec la plus grande fermeté. La réaction a été si disproportionnée que l’on ne peut pas ne pas penser que le film a été une aubaine, un prétexte pour démontrer que la haine des Etats-Unis et de l’Occident reste toute aussi vive qu’avant le printemps arabe.
Les manifestations ont été dictées par la volonté des islamistes de mettre à l’épreuve les gouvernements en place, et notamment les islamistes au pouvoir. Car là où nous avons tendance à les confondre tous, nous en venons à oublier qu’il se trouve, parmi eux, des extrêmes plus extrémistes encore. Toutes ces cliques et tous ces clans rêvent au nom du même idéal de s’emparer du pouvoir et d’imposer leur loi. A cet égard, toute cette affaire est moins le test d’Obama que celui des pouvoirs en place. Obama disait : « L’Egypte n’est ni un ennemi ni un allié ». Cette déclaration est lourde de sens. On peut y voir sinon un ultimatum, du moins une disposition à réviser la politique envers l’Egypte. Un pays qui reçoit trois milliards de dollars par an ne peut laisser faire et contempler placidement une telle virulence anti-américaine.
]]>