Quand antisionisme rime avec antisémitisme

Le 16 juillet dernier, à l’occasion du 75e anniversaire de la rafle du Vel’ d’Hiv, le Président français Emmanuel Macron n’a pas hésité à souligner le lien intime entre la diabolisation d’Israël et l’antisémitisme, soulignant que la France « ne cèdera rien à l’antisionisme, car il est la forme réinventée de l’antisémitisme ».

Toute heureuse qu’elle soit, cette déclaration s’inscrit dans une nouvelle dynamique internationale, augurée par l’IHRA, l’Alliance Internationale pour la Mémoire de l’Holocauste, cette quasi-organisation internationale, dédiée à la connaissance de la Shoah. En mai 2016, sous la Présidence roumaine, ses 31 Etats membres, dont la Belgique, ont adopté à l’unanimité une définition dite opérationnelle (« working ») de l’antisémitisme, incluant la critique (radicale) d’Israël.

Réticents jusqu’ici à associer antisionisme et antisémitisme, les leaders européens de Merkel à Macron ont manifestement opéré un recentrage épistémologique par la prise en compte de la dimension antisémite dans l’antisionisme contemporain. Une véritable révolution copernicienne, entérinée en juin dernier par le Parlement européen. En toile de fond, d’une part, les attentats islamistes ciblés contre des citoyens européens sur base de leur seule judéité, d’autre part, les dérives antisémites des organisations supposées antisionistes, telle BDS qui n’hésite pas à convoquer les pires antisémythes (légende de sang, infanticide, empoisonnement) pour inciter au boycott d’Israël.

Cette définition a beau rappeler que toute critique d’Israël n’est pas forcément antisémite, elle n’en a pas moins été vertement dénoncée par les habituels contempteurs de l’Etat juif. A coups de tribunes et d’interviews, les Vidal, Sand et autre Gresh ont feint de la présenter comme liberticide. A les lire, il ne serait plus possible de critiquer le gouvernement israélien. Evidemment, il n’en est rien. La résolution de l’IHRA, reprise par le Parlement européen -et demain, sans doute, par l’OSCE- ne vise que les manifestations radicales d’antisionisme, celles qui font des sionistes les vilains de notre siècle, celles qui posent l’Etat d’Israël en Juif des nations. Contrairement à leurs tonitruantes affirmations, la résolution ne valide en rien l’idée que toute manifestation d’antisionisme serait par essence anti-sémite et ce, quand bien même, depuis la Shoah, l’antisionisme de principe paraît effectivement insensé, sinon suspect. Pourquoi de tous les peuples constituant l’Humanité, seuls les Juifs devraient être privés du droit à s’empatrier ?

La définition, adoptée en juin dernier par le Parlement européen, ne dresse aucun parallèle entre antisionisme et antisémitisme. Elle se borne à citer certaines formes antisémites de l’antisioniste : la diabolisation d’Israël, le fait de présenter cet Etat comme une « entreprise raciste », de l’accuser d’inventer ou d’exagérer la Shoah, ou encore de remettre en cause son existence comme « collectivité juive ». Or, qui peut sérieusemaent contester que l’antisémitisme vise Israël pour mieux viser les Juifs ? Affirmer, en effet, qu’Israël pratique une politique nazie de génocide est antisémite. Avancer que les soldats israéliens ciblent de manière systématique les enfants palestiniens l’est tout autant.

L’antisionisme radical tient bien de l’antisémitisme, de par ses appels à la théorie du complot, ses représentations fantasmatiques du Juif… sioniste. Cet antisémitisme prône non seulement la destruction de l’Etat d’Israël, mais aussi la haine, sinon la mort des Juifs, comme en témoignent les slogans ânonnées, ici et là, dans les manifestations de rues organisées à l’appel de collectifs bruns-verts-rouges. La judéophobie doit être comprise comme un fait social polymorphe pour réinventer constamment son objet (de haine). Ce qui distingue, en effet, l’hostilité aux Juifs de toutes les autres formes d’intolérance (xénophobie, racisme, ethnocentrisme), c’est tout à la fois la durée, l’intensité, la persistance et, plus encore, la plasticité du prétexte accusatoire. Du IVe siècle à nos jours, les motifs de persécution ont été les plus variés. C’est aussi bien au nom de la foi (Mahomet/Luther) que de la raison (Voltaire/d’Holbach), de la lutte des classes (Staline) que de la lutte des « races » (Hitler), de la cohésion sociale (Proudhon) que de la cohésion nationale (Maurras), que s’est justifié l’hostilité aux Juifs. Aujourd’hui, c’est au nom de la défense des droits de l’Homme, de la défense des Palestiniens que les Juifs se retrouvent le plus souvent vilipendés, attaqués, sinon martyrisés. C’est ainsi que de nos jours, l’antisémitisme politique prend plutôt la forme de l’antisionisme, c’est-à-dire du refus de l’existence de l’Etat d’Israël et/ou de sa diabolisation absolue.

L’antisionisme est désormais l’expression la plus tendance de la haine séculaire des Juifs. Tel était précisément le sens du message délivré par le Président français Emmanuel Macron. La coordinatrice en charge depuis 2015 de la lutte contre l’antisémitisme au sein de l’UE, Katharina von Schnurbein, ne dit pas autre chose : « Une chose est claire », nous avertit-elle, « l’antisémitisme se cache parfois derrière l’antisionisme ». On ne saurait mieux dire.

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