Quand Jérusalem aura un maire arabe

Où l’on voit de bons Juifs hésiter entre être servis par un Arabe ou par une femme.

On dirait une blague juive. Sauf qu’elle est vraie et qu’elle n’est pas drôle : cela se passe dans un restaurant ultra-orthodoxe de Jérusalem. La nourriture y est si bonne qu’il ne désemplit pas. Y viennent surtout des « haredi » (« craignant Dieu ») mais pas seulement.

L’autre soir, par exemple, il y avait deux dirigeants d’extrême droite.  L’un d’eux interpelle le patron : « Pourquoi vos serveurs sont-ils arabes ? Il ne faut pas employer ces gens-là ». Et le patron lui explique : avant, il y avait des serveuses. Des Juives. Des personnes pieuses.

A preuve, elles se vêtaient toutes selon le strict code de la « modestie ». Mais c’était encore trop pour les nombreux étudiants hassidiques : elles pouvaient s’habiller comme elles voulaient, c’étaient quand même, eh bien, des femmes

L’idéal pour le patron aurait bien sûr été d’engager des serveurs ultra-religieux, Sauf qu’un homme ultra-orthodoxe ne saurait se livrer à un travail quelconque. L’homme n’est-il pas sur terre pour étudier la Torah ?

Sachant que ses clients étaient davantage religieux que nationalistes, le patron n’a donc pas hésité. Il a choisi le mauvais plutôt que le pire et engagé des hommes arabes… Ainsi va la vie dans Jérusalem réunifiée, « capitale éternelle d’Israël ».

Sauf que, d’ici vingt ans, cette capitale risque d’avoir une majorité -et donc un maire- arabe. En effet,  selon le ministère israélien de l’Intérieur*, la ville comptait fin 2011, 933.000 habitants et devrait dépasser le million début 2013.

Souci : les gens « normaux », ceux qui font l’armée et qui travaillent, y sont en diminution constante. Soit ils fuient soit ils refusent de s’installer dans une ville de plus en plus régie par le mode de pensée des ultras, laïques ou religieux.  

Comme ceux qu’on a croisés dans la non-plaisanterie du début, ceux dont le racisme est moindre que la phallocratie. Résultat, la croissance de la population de Jérusalem est surtout due aux ultra-religieux et aux Arabes.

Ceux-ci ne constituent à l’heure actuelle que 37% des habitants de Jérusalem, mais comptent un tiers des moins de 24 ans et 42% des moins de 16 ans. La démographie étant ce qu’elle est, si rien ne change, ils seront majoritaires d’ici vingt ans.

Cela inquiète-t-il les extrémistes ? Pas plus que cela. Chez les religieux, on répond, comme toujours : « Dieu y pourvoira ». Les ultra-nationalistes ne disent rien, mais pensent très fort « transfert », ce synonyme politiquement correct d’« expulsion des Arabes ».

Un pragmatisme à l’américaine  

Plus inquiétante est la sérénité de l’actuel gouvernement, pourtant si attaché à la judéité de la cité sainte. On peut voir là une trace de l’excellente éducation américaine qu’à reçue M. Benjamin Netanyahou.

Or, une des grandes valeurs aux Etats-Unis, surtout chez la très conservatrice droite  républicaine, est le pragmatisme : « Un problème à la  fois, chaque chose en son temps ». Un mode de pensée très visible dans leur politique étrangère de ces dernières décennies.

On peut d’ailleurs  mesurer l’excellence de cette façon de voir par les prodigieux résultats de la politique du Président G.W. Bush, en Irak et ailleurs. Et B. Netanyahou procède de la même école.

Par exemple, pour l’heure, il se consacre à une tâche et une seule : encercler la partie arabe de Jérusalem de colonies juives. Il sera bien temps, lorsque ce sera fait,  ensuite de s’occuper de qui habite la ville.

Au demeurant, cette manière de faire est tout à fait en cohérence avec la politique d’annexion qu’il mène dans les territoires occupés de Cisjordanie.  Pourquoi s’inquiéterait-il que Jérusalem ait un maire palestinien ?

D’ici trente ans, c’est tout le « Grand Israël » qu’il s’échine à façonner qui aura une population en majorité arabe. Mais ce n’est pas le moment de s’en occuper. Ses successeurs verront comment s’en occuper  à ce moment-là. Avec pragmatisme. …

Bien sûr, on pourrait citer le Talmud de Babylone : « l’homme sage, c’est celui qui prévoit les conséquences » Mais le Talmud dit tant de choses…  Sur la place des femmes, par exemple ou sur les domestiques étrangers, et même sur l’art et la manière de servir les repas…

*Le Bureau central des statistiques israélien ne recense, lui, que 789.000 habitants à Jérusalem. Une différence due au fait qu’il ne prend pas en compte ceux qui ont enregistré leur adresse à Jérusalem, mais qui n’y habitent qu’à temps partiel.

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