Quand la moutarde me monte au nez…

« Dans le futur », écrivait Andy Warhol, « chacun aura droit à 15 minutes de célébrité mondiale ». Permettez-moi d’offrir à un obscur animateur de divers comités et plateformes pro-palestiniens de Wallonie, M. Freddy Guidé, cette délicieuse célébrité fugace. Freddy Guidé vous ne le connaissez pas ? Rassurez-vous, je ne le connaissais pas davantage avant qu’il ne choisisse de m’adresser des courriels aussi (faussement ?) naïfs que symptomatiques de toute une génération de Belges, littéralement happée par la question palestinienne. A lire ses différents courriels, il ne se passe pas une semaine, un week-end, une soirée sans qu’il ne participe à l’une ou l’autre action, manifestation, initiative « antisioniste ». Il semble y consacrer tous ses temps de loisirs, jusqu’à la lecture d’ouvrages édifiants tel le récent Shlomo Sand dont il a cru bon de m’adresser un résumé, pour me démontrer, croyez-le ou non, qu’il n’existait pas de… race juive, comme si l’identité nationale était affaire de « race » et même d’ethnie ! Il suffit de se promener un quart d’heure à Tel-Aviv pour se persuader de la nature naturellement plurielle du peuple juif. Depuis le célèbre discours d’Ernest Renan à la Sorbonne en 1881, tout chercheur en sciences sociales sait que toute nation est par définition inventée. Cela n’a jamais empêché un Français qu’il soit flamand, occitan, breton, catalan ou encore ashkénaze d’origine, de se sentir français, un Arabe, aux origines bien plus multiples encore, de se revendiquer arabe et un Israélien de se sentir chez lui en Israël.

Le 14 novembre dernier, accompagné de sept autres militants, tous « vêtus de nos superbes T-shirts « Palestine vaincra » – « Boycott Israël » », il nous raconte, dans un autre courriel, avoir passé son dimanche à hanter le salon des arts ménagers de Charleroi à la recherche de produits sionistes illégaux. Et notre homme de s’exclamer dans un courriel aussitôt posté Urbi et Orbi qu’« ils ne pourront plus dire « on ne savait pas » ! », non sans dénoncer l’attitude hostile de certains commerçants évidemment qualifiés de « sionistes ».
Reste que sa défense de la Palestine passe par de bien étranges détours. Le 10 novembre dernier, en effet, notre moine soldat m’adressait ainsi qu’à une cinquantaine d’autres destinataires (à des militants d’ATTAC, du MOC, de la FGTB, de diverses plates-formes Palestine, mais aussi à la Médiathèque de Charleroi et au cabinet de Joëlle Milquet) un courriel dont je livre, ici, intégralement la teneur : « A la veille de la fête de l’Armistice, il est peut-être bon de rapeller (sic) à certains que l’inventeur du gaz moutarde est un savant juif : Fritz Haber. Ce que l’on sait moins, c’est que c’est le même savant qui a mis au point le fameux Ziklon (sic) B qui servira, entre autres, à gazer des millions de juifs ! En attaché petit portrait de ce triste sire. Bonne journée. Freddy ».
Comment expliquer ce dérapage aussi saugrenu que nauséabond. Quel rapport entre la cause palestinienne et ce prix Nobel, patriote allemand jusqu’à l’absurde, certes, d’origine juive ? Fritz Haber mérite plus que cette dénonciation grotesque pour avoir été le premier dupe de la pseudo-symbiose judéo-allemande (voir l’étonnante BD de David Vandermeulen publié chez Delcourt). Cette volonté à vouloir absolument faire partager son « étrange découverte » (entendez la judéité de l’inventeur du gaz moutarde) n’est pas à même de nous rassurer quant à l’absence de liens entre antisémitisme et antisionisme. Freddy Guidé songera-t-il à nous rappeler à la veille de Pâque, la judéité de Judas, celle d’Oppenheimer, sinon d’Albert Einstein, à la veille d’Hiroshima et j’oubliais, d’EtienneEmile Baulieu (Emile Blum), l’inventeur de la pilule abortive RU 486 ?
A quand la dénonciation du Belge Solvay ou du Suédois Nobel, découvreurs respectifs de la soude caustique et de la dynamite ? Il est vrai qu’ils n’étaient pas d’origine juive donc peu suspects d’être des ennemis du genre humain.
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