Shlomo Sand vous connaissez ? Assurément. Comment éviter cet historien israélien qui depuis qu’il est sorti de l’ombre ne cesse d’écrire… toujours le même livre.
Cette fois-ci, il nous explique Comment il a cessé d’être juif (éd. Flammarion, 2013), nouvel opuscule qui n’a pas manqué de susciter le plus grand enthousiasme auprès des « amis » d’Israël. Pour preuve, cette étonnante conférence-débat organisée le 29 mars dernier à l’Institut de recherche et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient (iReMMO), à l’instigation de Dominique Vidal, vedette du Monde diplomatique. Etonnante, sinon affligeante conférence tant la pensée de Sand apparaît d’une pauvreté absolue. Son discours n’est rien d’autre qu’un savant mélange de platitudes extrêmes, de mauvaise foi radicale, de banalité hallucinante (« Je crois qu’Hitler a eu tort sur toute la ligne, sauf qu’il a gagné un peu »), de perversité et de bouffonnerie totalement assumées.
Commençons par la platitude : notre homme adore enfoncer des portes ouvertes. Avec plus de quarante ans de retard sur la recherche en science sociale, il dévoile à un public apparemment stupéfait que les nations seraient « inventées », les mémoires « manipulées », les territoires largement « imaginés ». Comment oublier son précédent « scoop » qui posait les Ashkénazes en seuls descendants des Khazars ? Ce scoop était non seulement vieux de plus d’un siècle pour être tiré du génial Ernest Renan (1823-1882), mais surtout, depuis longtemps démenti. Peu me chaut que nous soyons des descendants de turcophones convertis au judaïsme, mais
comment expliquer que le yiddish repose sur les bases de la grammaire allemande et que son vocabulaire se compose d’éléments germaniques (75 %), hébraïques (15 %), slaves
(environ 5 %), mais pas ou fort peu khazars ?
La perversité ensuite : tout en soulignant, d’un côté, la fausseté absolue du récit biblique, le militant Sand ne peut s’empêcher, après le négationniste Roger Garaudy, de poser Josué en inventeur du… génocide. La mauvaise foi également : il donne à croire qu’en se posant comme peuple, puis comme nation, les Juifs se revendiqueraient d’une origine raciale commune. Ce faisant, il mélange sciemment trois catégories étrangères l’une de l’autre, celles de « race », de « peuple » et de « nation ». Si la construction d’une nation se justifiait effectivement par un quelconque ADN, il faudrait non seulement dissoudre immédiatement le peuple juif, mais aussi les peuples français et américain.
Sa thèse du jour est tout aussi confondante. La culture juive laïque ne serait que pure fiction : « C’est simple », nous dit-il, « la seule composante de l’identité juive, c’est la religion… ». Il suffit de songer à Sholem Aleichem, Babel, Canetti, Cohen, Doubnow, Grossman, Freud, Kafka, Spinoza, ou Zweig pour se persuader exactement du contraire. Ces intellectuels furent tous des Juifs laïques en rupture de ban. Si cette culture juive laïque apparaît aujourd’hui bien en panne, ce n’est pas la faute de l’Emancipation, mais faute de Juifs. Hitler a tout simplement détruit les fondements de la judaïcité européenne. Il n’en reste pas moins vrai que là où existe encore une masse critique juive, la culture juive (laïque) fleurit, de New York (Saul ellow, Woody Allen, Philip Roth, etc.) à Tel-Aviv.
La bouffonnerie enfin : les conférences de Sand tiennent davantage du show que de l’exposé scientifique. Pour plaire à son public et assurément parce qu’il aime ça, notre intellectuel ne peut s’empêcher de lancer une vanne toutes les cinq minutes et ce, au point de forcer, le très coincé Vidal à surenchérir :
Vidal : « Il paraît que tu l’es »
Sand : « Oui, je suis circoncis… Calmez-vous » (rire général)
Le public : « Oui, mais on n’a pas la preuve » (rire général)
Sand : « C’est trop tôt » (grand sourire)
Sand : « Je ne crois pas à l’ADN juif. Mon nez n’est pas juif. Il n’y a pas de nez juif » (rire)
Vidal : « Mets-toi de profil » (rire général)
Largement boycotté par ses pairs, Shlomo Sand apparaît réduit à devoir faire le bouffon devant des auditoires, certes totalement acquis, mais assurément suspects. Pour preuve, la première intervenante qui évoque sans vergogne une Shoah accomplie « grâce » à l’Allemagne. Les questions et remarques sont à ce point empreintes d’extrémisme qu’elles l’obligent, bien malgré lui et un Dominique Vidal en extase, à devoir calmer son public : « Non Gaza n’est pas un ghetto mais bien une réserve indienne », ou encore « Non les Palestiniens ne sont pas victimes d’un génocide, mais d’un nationalisme qui emprunte certaines de ses composantes au nazisme ». Tout en reprenant certains thèmes de la judéophobie traditionnelle (les médias français seraient ainsi contrôlés, sinon terrorisés par le CRIF), Sand n’a rien d’un antisémite. Il n’est rien d’autre qu’un Narcisse en quête de notoriété. Assurément son prochain best-seller s’intitulera Comment j’ai cessé d’être historien.
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