Quand la télé traverse les murs

Après La honte de la République, un documentaire de Bernard George diffusé par Canal Plus, France 2 vient de produire Médecin chef à la santé, une fiction d’Yves Rénier dans laquelle Mathilde Seigner interprète le rôle de Véronique Vasseur, l’auteur du livre éponyme qui fit découvrir, en 2000, les effroyables conditions de détention dans les prisons françaises. « Doublement de la population carcérale en 20 ans. Doublement de la durée de détention. Les fous détenus et les détenus qui deviennent fous. Retour à la prison de l’ancien régime. La prison hospice. Conditions de détention déplorables. Une population précarisée à l’entrée, marginalisée à la sortie. Drogues dans la prison, un secret de polichinelle. Pratiques à risques pour le sida et l’hépatite C. Un personnel pénitentiaire aux effectifs insuffisants et orientés davantage vers la sécurité que la réinsertion. Formation continuée inexistante. Déphasage entre les objectifs et les moyens. Bâtiments très dégradés faute d’entretien. Murs gorgés d’humidité, détritus, douches sordides, terrains de sport fermés parce que non conformes, coupures d’électricité… un accès aux soins soumis aux bons vouloirs des gardiens. Absence de toute règle. Une hygiène défaillante et dégradante, une nourriture de “qualité variable”, des parloirs sordides. Des suicides, des grèves de la faim et de la soif, des auto-mutilations, des violences contre les gardiens et entre détenus. Des violences des gardiens contre les détenus. Des menottes, des entraves, des fouilles, des procédures disciplinaires. Le mitard, prison dans la prison. Des abus manifestes. Les indigents touchés de plein fouet par les inégalités. Machine bureaucratique et paperassière. Efficacité nulle des contrôles. Magistrats indifférents ». Ces mots ne viennent pas du film qui les illustre tragiquement. Ce sont les titres du Rapport de la commission d’enquête n°449* d’une des plus hautes institutions françaises : le Sénat.

Il y eut un temps où le philosophe Michel Foucault écrivait contre la prison des textes décisifs. Il y eut un temps où la meilleure émission de Radio Air Libre s’appelait Passe muraille. Puis la génération 68 fit des enfants. Elle préféra les dealers en prison que dans la rue. Et, à choisir, une meilleure école pour ses gosses que des conditions de vie décentes pour les détenus. Mais, tôt ou tard, le couvercle des casseroles laissées sans surveillance sur le feu se soulève. La montée de l’angoisse sécuritaire a conduit le système pénitentiaire à son point de rupture. Plus de semaine sans évasion. Sans émeute. Sans grèves des gardiens. Sans suicide. Plus de semaine sans discussion sur le tribunal d’application des peines, sur la détention préventive, sur la protection de la jeunesse, sur les peines incompressibles, sur les libérations conditionnelles. Dans une société ouverte, l’enfermement est un non-sens. La télévision traverse les murs. Les détenus nous voient à la télé et la télé nous les montre. La prison nous explose au visage.

* Rapport rédigé au nom de la commission d’enquête par MM. Jean-Jacques Hyest et Guy-Pierre Cabanel et déposé le 29 juin 2000. A lire ici en intégralité. 

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