Quand l’idéologie nationaliste mène la danse

Je ne vais pas vous gâcher le moral de la rentrée en détaillant ici ce qui a fait basculer ces derniers mois le monde dans une crise sans précédent depuis 1929. Heureusement, certains de nos leaders politiques, ignorant ce qui se passe ailleurs, font preuve d’un rare talent d’humoristes.

Ainsi, en pleine tempête économique et financière et alors que la Belgique attend un gouvernement depuis 14 mois, le président du CD&V,  Wouter Beke, parlant de la reprise des négociations, annonçait de son lieu de vacances : « Eerst BHV en dan de begroting » (D’abord BHV, et ensuite le budget). Un peu comme si le commandant du Titanic avait dit : « D’abord, le dessert, ensuite on mettra les chaloupes à la mer ». Quelques jours avant ou après le mot de Wouter Beke, un parlementaire CD&V, Hendrik Bogaert, assurait que « les frontières de la Flandre sont fixées pour des siècles ». Un zot, ce type ?

Le problème, c’est que ceux qui invoquent « des siècles » à l’appui de leurs fantasmes idéologiques ont perdu le contact avec le réel et sont prêts à accepter des horreurs pour nourrir un rêve qui tourne presque toujours au cauchemar. Exemple : le Reich millénaire de qui vous savez et aussi, permettez-moi de l’écrire ici, ce « Jérusalem, capitale éternelle et indivisible du Peuple Juif » qui rend toute solution impossible entre Israël et les Palestiniens. Attention, ne me comprenez pas mal, ne me faites pas dire que je compare le Troisième Reich criminel et l’Etat que les survivants des crimes nazis ont peuplé. Je ne conteste pas davantage le fait que Jérusalem est et doit demeurer la capitale d’Israël. Mais comment ne pas voir que la notion d’indivisibilité est un obstacle à la paix et qu’une forme de partage est inévitable ? Quant à l’Eternité, je cherche vainement le sens qu’elle peut signifier en dehors de la religion ?

Je viens de mentionner les survivants de la Shoah. L’un d’eux, le Bruxellois Paul Sobol, vient de publier Je me souviens d’Auschwitz (Editeur Racine). Encore un récit de rescapé de l’enfer ? J’ai d’abord pensé que cet ouvrage ne pourrait rien nous apprendre.
Erreur : les chapitres qui traitent de la Marche de la mort révèlent ce que beaucoup ont préféré taire pour des raisons qu’on comprend aisément. Des faits comme celui qui est survenu dans un convoi parti de Gross-Rosen, après deux jours sans manger et sans boire : « Malgré l’hiver, la température dans le wagon devient vite insupportable. Certains prisonniers se mettent nus, d’autres se battent. D’autres s’entre-tuent. Heureusement que la solidarité de notre groupe joue : cela nous permet de tenir le coup, contrairement à tant d’autres qui sont livrés à eux-mêmes. Il y a tant de tensions et de délire dans ce wagon. On ne sait plus où est le bien et le mal. Un prisonnier m’insulte : “Fils de pute”. Pris de rage, je le frappe comme un fou. Mes copains m’arrêtent ».

Paul Sobol se défend d’être un écrivain, il ne philosophe pas, mais son texte est d’une rare efficacité lorsqu’il s’agit de faire prendre conscience de la monstrueuse déshumanisation programmée par les nazis pour enlever toute trace de dignité, avant de faire périr ceux pour lesquels la mort ne suffisait pas. Incidemment, le lecteur qui réfléchit saisira aussi toute l’obscénité que représente le parallèle tracé par ceux qui mettent Tsahal sur le même pied que les SS.

J’ai un peu connu Paul Sobol dans les années soixante. C’était un jeune quadra vif, entreprenant, souriant et même un peu ketje. J’ignorais qu’il avait vécu Auschwitz. Il n’en parlait pas. Aujourd’hui, inlassable dans les écoles, cet ancien publicitaire est un témoin convaincant. Un mot encore : ce livre est accompagné d’un intéressant dossier pédagogique établi par Eric Lauwers, au service de la commission pédagogique de la Fondation Auschwitz (Revue Traces de mémoire).

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