S’il y a bien une chose sur laquelle tout le monde s’accorde, c’est celle-ci : lorsque vous laissez rentrer un noudnik (casse-pieds, en yiddish) dans votre maison, vous savez quand il rentre chez vous, mais vous ne savez jamais quand il va en ressortir !
Une jolie femme se faisait courtiser par un entrepreneur des pompes funèbres. Chaque jour, il garait sa voiture devant la ?fenêtre de la belle, ou plutôt ses voitures (il en changeait régulièrement). Car s’il y a un secteur florissant, épargné par la crise, c’était bien celui du commerce des morts.
Mais tout cela laissa la belle complètement indifférente. Jusqu’au jour où le persévérant entrepreneur de pompes funèbres vint frapper à sa porte. Il tenait dans ses mains un énorme bouquet de lys, et la jolie femme qui était aussi intelligente -ce n’est pas incompatible- avait un défaut : elle était très polie. Elle le fit donc entrer et, pour sa peine, lui proposa une tasse de thé. L’homme tout heureux ne se fit pas prier et s’assit à sa table. Mais au moment où la belle lui servit le thé, une mouche se posa sur l’anse de la tasse. L’homme qui n’en était pas à un mort près leva la main pour abattre le pauvre insecte. La mouche s’envola tout comme la tasse, qui s’écrasa sur le mur. L’homme furieux contre cette mouche qui l’avait ridiculisé la poursuivit, mais en vain. La mouche, effrayée, s’enfuit par la fenêtre.
« Veuillez m’excuser pour ce désagrément », bredouilla-t-il. « Si vous le souhaitez, je vous achèterai un nouveau service en porcelaine de Limoges ».
La belle tout à coup regretta d’avoir fait entrer ce noudnik, ce casse-pieds dans sa maison, et réfléchit comment l’en faire sortir, ce qui n’était pas une mince affaire. L’entrepreneur des pompes funèbres, qui soit dit en passant s’appelait Georges, pour se rattraper, sortit de sa poche un écrin dans lequel se trouvait une bague sertie d’un superbe diamant. La femme qui était jolie, ?intelligente, mais plus polie du tout, lui prit le diamant des mains, le retourna entre les doigts et l’approcha de son œil. « Quel ?cadeau me faites-vous là ? Ce diamant est faux ! ».
« Faux ? », s’écria l’entrepreneur des pompes funèbres. « Mais pas du tout ! ». La belle lui rétorqua sèchement : « Je vous dis qu’il est faux ».
L’homme lui reprit le diamant des mains et lui dit avant de franchir la porte : « Je vais de ce pas l’authentifier pour vous le prouver ». Il claqua la porte.
Un silence impressionnant envahit la maison, mais ce n’était pas ce silence que l’on trouve dans les cimetières, dans lequel travaillait Georges, l’entrepreneur des pompes funèbres.
Non, c’était le silence tel qu’on le trouve dans les vallées, l’été dans les montagnes, avec l’ami à ses côtés, avec sa gentillesse sans paroles.
La femme qui était jolie, intelligente et quelques fois trop polie (personne n’est parfait), se mit à rire. Elle venait de se rappeler ce proverbe yiddish : « Quand un casse-pieds sort de votre maison, c’est comme si un ami rentrait chez vous ».