Que se passe-t-il à l’Université Libre de Bruxelles ?

Le lundi 20 septembre 2010, le recteur de l’ULB, Philippe Vincke, démissionne au tout début d’un second mandat, pour lequel il avait été très bien élu. Un tel acte est tout sauf banal dans l’histoire de l’Université. Le lendemain, les quotidiens francophones bruxellois parlent d’une « guerre de clans ». Qui -sauf ceux qui ont participé aux événements ayant mené à la crise- peut y comprendre quelque chose ?

Depuis les événements de mai 1968, le Conseil d’administration, instance suprême, est composé des différents « corps » de l’Université : professeurs, assistants-chercheurs, étudiants et personnel administratif, technique et de gestion. S’y ajoutent notamment le président, le recteur et des membres extérieurs cooptés. Cette structure est destinée à permettre aux différentes composantes de la communauté universitaire de faire entendre leur voix.
Bien sûr, l’Université est une institution spécifique, et les différents corps n’y ont pas la même importance. Ce sont les professeurs qui enseignent et dirigent les recherches, et leur position dans l’Université est évidemment centrale. Les étudiants sont, comme on dit, « de passage » : ce sont des usagers qui ont des droits et qui, au Conseil d’administration, jouent un rôle important dans toutes les matières (9 membres sur 43). Les assistants se trouvent encore dans une position de dépendance par rapport à leurs aînés, et le personnel administratif fait, avec beaucoup de dévouement dans un univers aux ressources rares, « tourner la machine ».
Par ailleurs, le recteur est élu par ses pairs, les professeurs (le corps académique). Pour mener à bien sa mission, il s’entoure de l’équipe de son choix. Dans la quasi-totalité des cas, le Conseil d’administration entérine ses propositions, sauf si des objections majeures sont élevées à propos de la personne concernée, et bien entendu après un long débat faisant place aux droits de la défense.
Or voici ce qui s’est passé. Le vice-président actuel de l’Université, Fabrizio Buccella, veut devenir président. Il sait manifestement compter. Il s’est dit que si l’on arrivait à fédérer les membres élus des trois corps non professoraux, à rallier un ou deux professeurs et à choisir soigneusement quelques cooptés, il était possible d’obtenir une majorité et de rejeter dans la minorité professeurs, doyens et recteur. Jusque-là, il n’y a pas grand-chose à objecter.
Mais il a obtenu de ses alliés une rigoureuse discipline de vote. Cette pratique ne respecte pas du tout l’esprit de la démocratie : au lieu que chacun expose ses thèses et se prononce en conscience après discussion, la décision est prise ailleurs, dans le cénacle qui donne les instructions de vote. Dans une telle perspective, la majorité décide ce qu’elle veut : quelqu’un demande le vote secret, et l’affaire est emballée.
Deux vice-recteurs proposés par le recteur ont ainsi été « blackboulés » le lundi 20 septembre, sans la moindre discussion. On imagine la suite : aucune autorité ne sera nommée si elle n’a pas l’heur de plaire aux étudiants ou à un autre « corps ». Les nominations et promotions se feront au gré des majorités automatiques, et non sur la base du mérite et de la compétence. Le recteur a eu raison de ne pas cautionner une telle dérive. Courageusement, il a démissionné, suscitant dès lors le débat dans toute la communauté universitaire et dans le monde extérieur.
Cette prise de conscience est une excellente chose. D’autant qu’un tel système de discipline de vote aurait, soutiennent certains témoins, permis des irrégularités et suscité des conflits d’intérêts. Ceux qui en seraient accusés ont droit à la présomption d’innocence, mais ils devront expliquer leur action.
Les professeurs, dans leur immense majorité, sont aujourd’hui légitimement indignés. Mais ils ne sont pas seuls. Le vent tourne, et ceux qui ont engagé l’Université dans un combat douteux sont sur la défensive.
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