Avec 7.086 départs pour Israël en 2014, l’alya (immigration juive en Israël) française n’a jamais été aussi importante. Sergio Della Pergola, démographe spécialisé dans l’étude du peuple juif, et Simon Epstein, historien spécialiste de l’antisémitisme en France, s’efforcent de saisir l’ampleur et les particularités de cette alya qui touche la plus importante communauté juive d’Europe.
L’alya française des années 2013 et 2014 appartient-elle à la catégorie des grandes vagues d’immigration qu’a connues Israël dans son histoire ?
Sergio Della Pergola Il faut aborder cette problématique avec prudence et sérieux. Nous ne sommes pas face au désastre ni à un exode massif. Les Juifs de France et d’Europe ont connu dans leur histoire des périodes beaucoup plus critiques. Aujourd’hui, ils éprouvent surtout un malaise profond. Dès 2013, l’émigration des Juifs de France vers Israël connaît un saut quantitatif important avec 3.000 unités. Ce chiffre double en 2014 avec 7.000 unités. Pour autant, il ne faut pas oublier que la communauté juive de France compte plus d’un million de personnes. Cette alya ne représente donc qu’environ 1% de la population juive de France. Le nombre de départs sera-t-il de la même ampleur en 2015 ? Probablement, car tout indique que les chiffres vont encore augmenter. Les enquêtes menées par feu Erik Cohen, ce chercheur français spécialisé dans la sociologie du judaïsme contemporain, montrent qu’un tiers des Juifs de France envisagent la possibilité, même lointaine, de faire leur alya, un autre tiers de rester en France, et un dernier tiers n’est pas encore décidé.
Simon Epstein Sergio Della Pergola a entièrement raison : il ne faut surtout pas s’emballer à la lecture des chiffres de l’alya pour l’année 2014. J’ajoute qu’il ne faut pas faire preuve d’amnésie. Dans les années qui ont suivi la guerre des Six Jours (1967), le nombre d’immigrés juifs originaires de France et d’Occident était très élevé. Mais il est vrai que 7.000 Juifs de France en 2014, c’est élevé et cela peut même prendre une ampleur plus importante en 2015. Ce qui me frappe surtout aujourd’hui est ailleurs : de plus en plus de Juifs de France parlent d’alya sans pour autant passer à l’acte. Parler de l’alya est une manière de répliquer à la crise actuelle. En évoquant l’alya, ces Juifs soulignent qu’il existe une alternative, même s’ils ne la concrétiseront pas. Bien sûr que depuis 1948, beaucoup de Juifs ont annoncé avec fracas qu’ils feraient un jour leur alya sans jamais s’installer en Israël. Ce qui est inédit en revanche, c’est l’ampleur qu’a pris ce discours : beaucoup de Juifs en parlent, et pas seulement des membres ou des proches de mouvements sionistes. Que l’alya soit évoquée comme une solution sérieuse apparaît donc comme un symptôme de la crise que traversent les Juifs d’Europe.
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L’heure est-elle grave pour les Juifs de France ?
SE La courbe de l’antisémitisme n’a jamais été aussi élevée depuis 1945. Mais en comparaison avec d’autres périodes de l’histoire juive antérieure à 1945, la courbe est encore basse. La situation est incomparable avec celle des années 1930, par exemple. On ne se dirige pas vers la catastrophe, mais les Juifs traverseront des périodes de turbulences. Les Juifs de France, mais aussi ceux des autres pays européens, ont compris qu’ils font l’objet d’attaques sur plusieurs fronts. Il y a d’abord l’extrême droite et son antisémitisme consubstantiel. Les Juifs découvrent ensuite la virulence d’une extrême gauche démentiellement antisioniste et aveuglément favorable à tout ce qui leur est hostile. Enfin, les Juifs doivent faire face à une population musulmane au potentiel violent. Tous les musulmans d’Europe ne sont évidemment pas violents, mais c’est au sein de cette population qu’on trouve un potentiel inquiétant de violence à l’égard des Juifs. La combinaison de ces trois sources d’antisémitisme crée auprès des Juifs un sentiment d’incertitude quant à leur avenir en Europe. Ce n’est évidemment pas la terreur, ni la panique, mais les Juifs s’interrogent sur leur avenir et celui de leurs enfants en Europe. Cette réaction est humaine. Toute personne, juive ou non juive, placée dans cette situation réagira de la même manière.
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Ces immigrants français s’intègrent-ils bien à la société israélienne ?
SDP De manière générale, cela se passe bien. Ce qui me frappe surtout, c’est le jeune âge des Français qui font leur alya. On observe que 50% d’entre eux ont moins de 35 ans. Cet élément est important, car la moyenne d’âge des Juifs de France est plus élevée. Le profil type des immigrants de cette alya française est le jeune couple religieux avec des enfants en bas âge. Cet exode des forces vives a pour effet d’accélérer le vieillissement du judaïsme français et la perte de vigueur de la vie communautaire. C’est un jeu de vases communicants qui profite à Israël, dans la mesure où ce pays gagne des éléments jeunes et motivés.
SE Professionnellement et socialement, oui. Tout d’abord, les retraités français faisant leur alya bénéficient de pensions suffisantes pour vivre décemment en Israël. Les jeunes actifs, et ils sont nombreux, ont de bonnes formations professionnelles qui leur permettent d’être compétitifs sur le marché de l’emploi israélien. Les professions et les diplômes des Juifs français conviennent bien à la société israélienne. Il est vrai que parmi cette alya française, il y a beaucoup de religieux de stricte observance. Mais ce sont des religieux qui travaillent. Ils ont donc une manière différente de vivre leur judaïsme, ce qui peut exercer une influence positive sur le monde religieux en Israël. Quant à leur intégration à la société israélienne, certains leur reprochent de recréer une « petite France » à Tel-Aviv, Netanya ou Ashdod. C’est vrai, mais ce phénomène n’est pas neuf ni propre aux Juifs français. Toute vague d’immigration a ses noyaux durs qui recréent des espaces de sociabilité en fonction du pays d’origine. C’était vrai pour les Allemands dans les années 1930, c’est aussi vrai pour les Russes dans les années 1990. Tout cela n’empêche pas l’intégration de se poursuivre, car le repli sur la culture d’origine ne dure que l’espace d’une demi-génération.
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Les nouveaux immigrants français retournent fréquemment dans leur pays d’origine, est-ce une particularité ?
SE Il est vrai que beaucoup de Juifs français arrivés ces dernières années en Israël ont tendance à conserver des liens étroits et suivis avec la France, que ce soient des liens familiaux, amicaux, culturels et professionnels. Certains touchent même leur pension de retraite de ces pays ! En réalité, cette tendance se manifeste globalement chez les nouveaux arrivants originaires des pays occidentaux. Comme tous ces pays sont des démocraties, il est aisé de conserver avec eux des liens soutenus.
SDP Effectivement, il s’agit d’une immigration plus flottante : des Juifs français partagent ainsi leurs temps entre Israël et la France, essentiellement pour des raisons professionnelles ou familiales. Ce phénomène est neuf et je pense qu’il est aussi en partie lié à la mondialisation qui offre des perspectives nouvelles : on peut mener une vie familiale dans un pays et exercer son activité professionnelle dans un autre. Et Israël se prête bien à cette configuration en raison de la part prise par les start up et les entreprises israéliennes dans le secteur des High Tech.
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Certains observateurs ont fait remarquer que plus de 25% de ces nouveaux immigrants français ne restent pas en Israël. Qu’en pensez-vous ?
SDP On sait en effet que certains d’entre eux retournent en France après une certaine période, parce qu’ils ne s’adaptent pas ou parce qu’ils se heurtent à des difficultés qu’ils ne soupçonnaient pas. Mais, à nouveau, ce pourcentage de rétention vaut pour tous les nouveaux immigrants issus des pays occidentaux. On estime ainsi à 25% le nombre d’immigrants occidentaux qui reviennent dans leur pays d’origine. Mais si on compare Israël avec les pays occidentaux, on s’aperçoit que le pourcentage de rétention de ces pays est beaucoup plus élevé : plus de la moitié des migrants n’y restent pas !
Professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem, Sergio Della Pergola est considéré comme l’un des meilleurs spécialistes de la démographie juive dans le monde. Tout au long de sa carrière académique, il a mené de nombreuses enquêtes démographiques sur la population juive tant en Israël qu’en diaspora.
Historien israélien, Simon Epstein est professeur émérite à l’Université hébraïque de Jérusalem. Spécialiste de l’antisémitisme, il a consacré de nombreux travaux aux réactions juives face à ce phénomène. Dans Un paradoxe français, antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance (éd. Albin Michel), il s’est également intéressé aux personnalités politiques philosémites qui ont basculé dans l’antisémitisme le plus virulent et dans la collaboration pendant la Seconde Guerre mondiale.
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